Un premier message a présenté le livre des Extraits de Théodote ainsi que les nos 1 à 5, un second message a donné les nos 21-22, 31, 35-36, 44, 48-49. Voici d'autres extraits qui ont été en partie cités et commentés par Jean-Marie Martin qui a été élève du Père Antonio Orbe à la Grégorienne de Rome, et qui est spécialiste des gnostiques des premiers siècles (voir la présentation dans le message précédent) :

  • N° 55-56. Les trois races
  • N° 65. Le maître du festin des Noces de Cana
  • N° 69-78. Le combat des Puissances astrales, les questions porteuses de la Gnose
  • N° 79. L'enfant de la femelle changée en Homme

Une note donne un extrait du livre d'Antonio Orbe, Introduction à la théologie des IIe et IIIe siècles, 2ème volume.

N B : Ces réflexions complètent tous les messages déjà mis dans le tag gnose valentinienne. Deux autre messages complètent celui-ci :

 

Extraits de Théodote

(Sources Chrétiennes n°23, édition du Cerf, 1948)

Commentaires de Jean-Marie Martin

 

Nos 55-56. Les trois races

L'expression "image et ressemblance" est employée ici pour marquer des races différentes d'homme, incommunicables : il n'y a pas de passage de l'une à l'autre. C'est le point qui sera constamment refusé par la pensée chrétienne, même par Origène en particulier.

 

N° 55 « Ainsi à partir d'Adam, trois natures sont engendrées : la première, l'irrationnelle, à laquelle appartient Caïn ; la deuxième, la nature raisonnable et juste dont fait partie Abel ; la troisième, la pneumatique, à laquelle appartient Seth. – Il y a un bon nombre de sectes gnostiques qui se mettaient sous le patronage de Seth, ce sont les séthiens.

L'homme terrestre (khoïkos), le premier, est à l'image (à l'image du démiurge qui dans cette perspective n'est pas le premier Dieu) ; le psychique (celui qui correspond à Abel) est à la ressemblance de Dieu ; le pneumatique est selon le propre (à l'identité). »

Il y a donc :

   des hyliques            c'est-à-dire des matériels                     : sôma (corps)

   des psychiques        c'est-à-dire des animaux, des animés  : psychè

   des pneumatiques (ou spirituels)                                         : pneuma

« et parce que Seth est pneumatique, il n'est ni pasteur, ni cultivateur, mais il fructifie des enfants comme tout ce qui est pneumatique » différence ici entre engendrer le propre (fructifier) et produire. Plus tard, en christologie, il y aura la problématique du "engendré non pas créé" (genitum non factum est), une différence qui n'appartient pas au Nouveau testament mais qui commence à se développer ici.

 

N° 56. On a les caractéristiques de ces différentes natures.

(3) Ainsi donc l'élément pneumatique est sauvé par nature – c'est-à-dire sauvé nécessairement –; le psychique, doué de libre arbitre, a la propriété d'aller à la foi et à l'incorruptibilité, ou à la croyance et à la corruption, selon son propre choix ; quant à l'hylique, il est perdu par nature. »

Ce qu'on peut quand même remarquer, c'est que le psychique peut aller soit vers la foi, soit vers l'incroyance, c'est-à-dire finalement soit vers le pneumatique soit vers le hylique. Dans ce cas psychê et pneuma peuvent être considérés comme deux aspects d'une même chose : psychê en est l'aspect faible qui a vocation à être grand. Cela se trouve chez les stoïciens contemporains, qui disent par exemple que la psychê est un pneuma ou une idée refroidie, donc un état différent, mais que vienne la chaleur de l'agapê et cela se modifiera ! Une autre expression, plus proche de l'Évangile, est de dire que la psychê est un pneuma endormi[1], d'où le concept d'éveiller, mot qui traduit le mieux égeireïn, qu'on traduit en général par ressusciter : la dimension de Résurrection est l'éveil de ce qui est ainsi en semence[2].

C'est une doctrine qui a été refusée par les Pères de l'Église, notamment par Irénée à la fin du second siècle, puis par Origène et enfin par l'ensemble de la tradition chrétienne. En revanche, la tradition chrétienne qui ne retient pas le langage des natures, retiendra le langage de la destination ou la prédestination, et ceci plus particulièrement à partir d'Augustin.

Ce que disent les valentiniens sont des choses proches de ce qu'on a chez saint Jean où tout se passe comme s'il y avait deux principes, deux origines antagonistes. Par exemple quand Jésus dit à ses interlocuteurs au chapitre 8 : « 44Votre père c'est le diable et vous voulez faire les désirs de votre père – sous-entendu : vous ne pouvez que cela – … 47Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu et vous ne m'entendez pas pour cela que vous n'êtes pas de Dieu. » Une des premières intelligences de ce genre de phrases consiste à penser qu'il y a effectivement des natures bonnes et des natures mauvaises…

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N° 65. Le maître du festin des Noces de Cana.

Jn 2, goûter l'eau devenue vin, Berna Lopez« Et l'"ordonnateur" du festin, le paranymphe des Noces, « l'Ami de l'époux qui se tient devant la Chambre nuptiale, entendant la voix de l'époux, se réjouit de grande joie. » Telle est pour lui la « Plénitude (Plérôma) de la joie » et du "repos".

 

Extrait d'une lecture des Noces de Cana transcrite dans Lecture valentinienne des Noces de CANA (Jn 2, 1-11)

À la fin du chapitre 3 de l'évangile de Jean se trouve un passage où la symbolique époux-épouse intervient : « Celui qui a l'épouse est l'époux, mais l'ami de l'époux (philos tou numphiou) qui se tient debout et qui l'écoute, se réjouit de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc la joie qui est la mienne est pleinement accomplie » (Jn 3, 28-30). Le Baptiste est donc l'ami de l'époux, il est aux portes de la chambre nuptiale où se trouvent l'époux et l'épouse.

Le commentaire de ce texte se trouve dans ce N°65 des Extraits de Théodote où l'ami de l'époux (donc Jean-Baptiste) est identifié au maître du festin des Noces de Cana (Jn 2, 1-11).

Et ceci peut nous paraître ridicule et insoutenable, les gnostiques assimilent – moi aussi à certains égards, j'expliquerai pourquoi – assimilent le maître du festin[3] au Dieu des juifs. Pourquoi ? Parce que le Dieu des juifs "ne sait pas" et que le trait caractéristique qui est mis au compte du maître du festin, c'est qu'il ne sait pas d'où provient le vin : voilà un thème fondamental, largement diffusé dans le monde bigarré des gnosticismes du IIe siècle, à savoir que la révélation qui survient est une nouveauté. Ainsi en Jn 3, 29 l'ami de l'époux, qui est lui aussi assimilé au Dieu des juifs, entend une voix qu'il ne connaît pas. Et au contraire, dans le texte des Noces de Cana, les disciples, eux, savent.

Or il ne faut pas dire que ceci est une question secondaire, car on prend bien soin de dire que le maître du repas (l'arkhitriklinos) ne sait pas alors que les serviteurs qui, eux, ont puisé, « savent d'où cela provient », cela dans un récit qui raconte vraiment très peu de choses sur l'essentiel puisque nous n'avons pas les procédures de changement, de mutation de l'eau en vin. De ce qui nous intéresse, cette espèce de miracle etc. il n'est rien dit alors qu'en revanche on s'appesantit sur ceux qui sont autour : sur Marie, sur les serviteurs, sur le maître du festin, sur ses personnages. Et si on s'y appesantit, c'est précisément dans le registre du "savoir" ou du "pas savoir". Or on sait que la connaissance ou la vérité, c'est l'essentiel du thème de saint Jean. On a ici quelque chose d'important, et ces gnostiques ont l'intérêt de nous l'indiquer.

Est-ce que nous, nous disons qu'il y a deux dieux ? Non, ce n'est pas tout à fait cela. Cependant, c'est beaucoup moins idiot dans le fond que ça ne paraît et je vais vous dire pourquoi : c'est que très souvent chez les Anciens, particulièrement dans ce monde de pensée, on ne désigne jamais un sujet solitaire mais toujours un "être à". Ainsi le Dieu des juifs, c'est le mode juif d'être à Dieu. Or le mode juif d'être à Dieu est aveugle par rapport à quelque chose qui se passe.

Ceci a été réfuté par tous les Pères de l'Église : il n'y a pas un Dieu créateur autre que le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, etc. Et de fait, à la mesure où l'on pose l'identité de Dieu sur le mode occidental, ce n'est plus pensable.

Or ce que je dis c'est qu'il n'y a pas de Dieu sans être à Dieu, et cela parce que le verbe "être" est trop petit : on ne peut pas dire que "Dieu est" à la mesure de laquelle quelqu'un dit "qu'il est". Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien. Je dis seulement : il n'y a pas Dieu sans être qui dit Dieu, sans être à Dieu.

C'est ce qui fait toute l'importance du Christ qui est un "être à". C'est le premier mot de l'évangile de Jean : il est à, il est parole tournée vers… Il y a c'est "être à" fondamental et c'est le premier mot de l'évangile de Jean. Or Jean veut, dans tous ses premiers chapitres, marquer la nouveauté radicale qui est dans un nouveau mode d'être à Dieu, et ce qui se montre précisément dans la doxa (la gloire) à partir du point focal de la résurrection.

Et que cela soit bien dans l'esprit de Jean, c'est ce que montre juste après au chapitre 3 un autre personnage qui est maître en Israël, donc qui représente l'être juif à Dieu. Entre parenthèse, "juif" est pris ici toujours négativement, nous verrons que ça n'épuise pas la signification de ceux que nous appelons juifs aujourd'hui mais c'est un autre problème. Nous prenons le langage de Jean sans nous alarmer par avance.

Il y a donc au chapitre suivant le personnage Nicodème. Il est disputé sur sa prétention à être rabbi et à savoir. En effet Nicodème arrive et dit : « Nous savons que tu es rabbi d'auprès de Dieu » et Jésus dénonce tout à fait sa prétention à savoir : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma, c'est-à-dire ne vient pas au monde à partir de cette autre eau qui est le pneuma, qui est l'Esprit de résurrection, il n'est pas introduit dans le royaume ». Et comme Nicodème n'a pas l'air de comprendre il lui dit : « Tu es rabbi en Israël et tu ignores ces choses ».

Les deux traits caractéristiques de Nicodème et du maître du festin, dans ces chapitres bien rapprochés, sont les mêmes, et c'est pour cela que tout naturellement, pour ces mêmes gnostiques, Nicodème représente également cette déficience. Vous voyez que sous cette figure irrecevable de la thématique de Dieu – cela ne nous dit rien du tout, surtout pour nous qui sommes habitués à penser Dieu à partir de Dieu créateur – en fait ce qui est géré là, c'est effectivement des modes d'être à Dieu ; et l'architriclinus des Noces de Cana joue bien cette fonction  alors que les serviteurs jouent le rôle des disciples, c'est-à-dire de ceux dont on dira ensuite qu'ils croient en lui : eux, ils savaient, eux qui avaient puisé l'eau.

Or, insistons encore. Qui est-ce qui est à l'origine de ce litige entre savoir et ne pas savoir ? Qui est-ce qui est à l'origine de ce litige entre la pénurie et la plénitude, entre le manque et le vin ? C'est la femme. Et c'est ici qu'apparaît la figure ambiguë de la femme dont nous savons qu'à certains égards elle était l'indice du mode déficient (cf. N°79 des Extraits de Théodote), mais qui est ici précisément l'indice du mode qui fait la déficience. Car, qui remarque cette absence de vin ? C'est la mère de Jésus. Je sais bien qu'à un certain niveau un peu familier, on peut dire : voyez bien, c'est la mère qui, elle, est soucieuse, et regarde ce que les autres ne voient pas. Très bien, mais du reste, on peut tout à fait récupérer cela dans un second temps, cela n'est pas exclu ; mais dans ce type d'explication par mode psychologique on n'épuise jamais le texte dont nous venons de nous apercevoir qu'il parle beaucoup plus grand.

Marie est donc la femme, et elle est celle qui, ici, dénonce le manque. Elle est donc le manque mais elle est le manque qui sait qu'il est le manque, alors que le maître du festin ne sait pas ; d'abord d'une part il ne sait pas qu'il manque du vin ce qui est un comble, et d'autre part il ne sait pas d'où vient le vin qui arrive là, saint Jean insiste sur cet aspect. Or la conscience du manque, c'est-à-dire le véritable pâtir, la véritable passion, c'est déjà le plein. C'est-à-dire que sous ce rapport-là Marie a la connaissance, et c'est pourquoi elle est chez saint Jean essentiellement la mère du disciple.

 

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Nos 69-78. Le combat des Puissances astrales ;
        les questions porteuses de la Gnose

N° 69. Le Destin est le rencontre de Puissances nombreuses et opposées : celles-ci sont invisibles et n’apparaissent point ; elles règlent le cours des astres et gouvernent par eux. Car, selon que chacun de ces astres se trouve arrivé à la première place, étant élevé dans le mouvement collectif du monde, il lui échoit la domination sur les êtres engendrés à ce moment décisif comme s’ils étaient ses enfants. Ainsi donc, par les étoiles fixes et les planètes, les Puissances invisibles, véhiculées par ces astres, régissent les générations et y président.

odiaque, synagogue de Beth Alpha, Ve siècleN° 71. Ainsi donc les douze signes du Zodiaque et les sept astres qui se déplacent sur eux, tantôt en conjonction, tantôt en opposition, astres ascendants ou < astres cadents > [lacune]. Ces astres, mûs par les Puissances, révèlent le mouvement de la substance aboutissant à la génération (ou au natif[4]) des êtres vivants et l’évolution de l’ensemble des aspects. Et ces astres comme ces Puissances sont d’espèces différentes : bénéfiques ou maléfiques, dextres ou senestres, dont la conjoncture produit l’engendré ; chaque être, par ces influences, a son "natif "à un instant qui lui est propre, l’élément dominant étant réalisateur des conditions de la nature, en partie au commencement < de la vie >, en partie durant la réalisation.

N° 72. A cette dissension et à cette bataille des Puissances, le Seigneur nous arrache et nous apporte la paix en nous < retirant > du front de combat des Puissances et des Anges où les uns sont engagés pour nous et les autres contre nous.

Ensuite Clément assimile les puissances de droite (les Anges) à des brigands, puis aux mercenaires de la parabole du Bon Pasteur (Jn 10, 1-18).

Elles n'ont pas, en effet, comme le Bon Pasteur, la parfaite sollicitude, mais chacune est assez semblable au mercenaire qui, voyant le loup s'approcher, s'enfuit, nullement désireux de donner sa vie < comme le fait le Pasteur > pour ses propres brebis

N° 74. C’est pourquoi le Seigneur est descendu pour apporter la paix, celle du Ciel (c’est-à-dire la Grace céleste) à ceux qui sont sur la terre, ainsi que le dit l’Apôtre : « Paix sur le terre et gloire dans les hauteurs » (Luc 2, 14). C’est pour cette raison qu’un astre étrange et nouveau s’est levé, détruisant l’ancienne ordonnance des astres, brillent d’une lumière neuve qui n’est pas de ce monde et traçant de nouvelles voies de salut, comme l’a fait le Seigneur lui-même, Guide des hommes, lui qui est descendu sur la terre, afin de transférer de la Fatalité à sa Providence ceux qui ont cru dans le Christ.

N° 75. Mais que la Fatalité existe, disent-ils, pour tous les autres, c’est ce que montre la réalisation des horoscopes ; et une preuve manifeste en est encore la spéculation de l’astrologie

N° 76. De même donc que la naissance du SAUVEUR nous fait sortir du devenir et de la Fatalité, de même aussi son baptême nous retire du feu, et sa Passion, de la passion afin que nous puissions le suivre en toutes choses. Car celui qui a été baptisé en Dieu a avancé vers Dieu et reçu le pouvoir de fouler aux pieds scorpions et serpents, les Puissances mauvaises. Et le Sauveur enjoint à ses Apôtres : « Allez et prêchez : et ceux qui croient, baptisez-les au NOM du Père et du Fils et du Saint-Esprit » dans lesquels nous sommes régénérés en devenant supérieurs à toutes les autres Puissances.

N° 77. C’est en ce sens que le baptême est appelé "mort" et "fin de l’ancienne vie" puisque nous renonçons aux Principautés mauvaises, et "vie selon le Christ", seul maître de cette vie. La puissance qui produit la transformation du baptisé ne s’exerce pas sur le corps, car c’est le même homme qui remonte < de l’eau >, mais sur l’âme (psyché). Il n’est pas plus tôt remonté du baptême qu’il est appelé serviteur de Dieu et maitre des esprits impurs : et celui qu'ils obsédaient peu auparavant, voilà maintenant qu’ils frémissent de crainte devant lui.

N° 78. Ainsi donc, jusqu’au Baptême, la Fatalité est réelle ; mais après le Baptême les astrologues ne sont plus dans la vérité.

Ce n'est pas le bain seul qui est libérateur mais c'est aussi la gnose – c'est Théodote qui parle sans doute ici et qui donne comme une sorte de définition de la gnose –

Qui étions-nous ? Que sommes-nous devenus ? Où étions-nous ? Où avons-nous été jetés ? Vers quel but nous hâtons-nous ? D'où sommes-nous rachetés ? – Qu'est-ce que la génération ? et la régénération ? »

Voilà les questions porteuses de la Gnose. Vous remarquerez que ce sont des questions d'identification. La question où ? : “Où étions-nous ?”, nous savons que c'est la grande question johannique. “D'où venons-nous ?” est ici égalée à “Qui sommes-nous ?” au sens de “De qui sommes-nous fils ?” puisqu'il s'agit de la génération : “De qui sommes-nous ?”

Et puis il y a cet emploi du passé, du présent et du futur, apparemment du moins. Qui étions-nous ? Où étions-nous ? Que sommes-nous devenus ? Vers où, vers quel but nous hâtons-nous ? Qu'est-ce que la génération ? Et la régénération ?

Eh bien je ne connais pas de meilleure position de la question qui est posée et en partie répondue par Jésus au chapitre 3 de saint Jean, dans l'épisode du dialogue nocturne avec Nicodème. L'Évangile, c'est une affaire de naissance : « Si quelqu'un ne naît pas de l'eau et de l'Esprit – du pneuma, de cette eau-là qui est le pneuma ». Nous sommes ici dans la thématique du bain, mais le bain, ce n'est pas le baptême, c'est la gnose - ce n'est pas le baptême d'abord seulement. Le baptême n'est qu'un signe de la gnose. Naître. Il ne s'agit pas d'une naissance qui serait un retour à ce qui était, telle la question que pose Nicodème : « Est-ce que quelqu'un, étant vieux, peut rentrer dans le ventre de sa mère et naître à nouveau ? » Pas du tout. Il s'agit de naître du pneuma de résurrection, pneuma d'éveil – egeirein, mot qui signifie la Résurrection - c'est cela qui est "entrer dans l'espace de Dieu" (dans le Royaume de Dieu).

Où allons-nous ?”, c'est une question qui nous paraît assez usuelle, assez courante, elle peut se poser. Mais il n'y a que les petits-enfants qui demandent : “Où j'étais avant de naître ?” La réponse, c'est “dans le Pneuma”, pour Jean. Il y a une naissance qui est ma naissance à une culture, ce n'est pas ma véritable identité. Je suis né de plus loin et d'avant. Je suis né d'une semence antérieure qui est, comme le dira Jean, semence de Dieu. Préparons-nous à entendre très souvent l'expression : “nous sommes semence de Dieu” qui est hautement johannique.

C’est en effet ce qui est précisé par la suite. Nous sommes au cœur de la Gnose. H-C. Puech lui-même a décidé que c'était un des lieux majeurs pour la définition de la Gnose. Et nous sommes dans un rapport immédiat avec une lecture du texte de Jean auquel je fais allusion.

Jean ajoute : « Le Pneuma, tu entends sa voix et tu ne sais d'où il vient ni où il va ». Est-ce une question sans réponse qui concerne l'Esprit Saint mais pas nous ? Non, c'est une question qui nous concerne : « …ainsi en est-il de tout ce qui est engendré du Pneuma » tout ce qui est né du Pneuma, les enfants de Dieu, ta tekna. Le mot enfant n'est pas une situation vague, c'est être né de la semence de Dieu. Oui, mais quoi ? Eh bien, c'est insu : « tu ne sais ».

Le commencement et la fin de la Gnose, c'est de savoir que c'est insu. La Gnose n'est pas du tout la Gnose johannique, mais ce que nous lisons ici dans ce texte n'est pas du tout un savoir dont on s'enorgueillirait, une suffisance, une supériorité. C'est-à-dire que la supériorité, ici, c'est de rester en suspens et ouvert à plus originaire et à plus grand que ce que je sais de moi. Je ne suis pas enclos à ce que je sais de moi. La Gnose, comme du reste la foi, ouvre à un espace insu. L'homme prend une dimension neuve. Il n'est pas plat comme l'homme qui se pense à la limite de ce qu'il pense.

La première chose et la fin ultime de la Gnose, c'est d'être posée dans un bienheureux insu. Parce que c'est insu-là n'est pas un insu affligeant, c'est pour cela que je l'appelle le bienheureux insu. C'est un insu ouvrant, un insu qui se dévoile en restant insu, que l'individualité, la singularité d'un individu, cette existence fragmentaire qui est celle d'un homme disjoint de l'humanité, n'a pas la capacité de saisir. N'avoir pas la capacité de saisir, c'est précisément ce qui le laisse en capacité de recevoir. Là, j'anticipe, mais c'est le grand thème de l'expérience de Sophia (la Sagesse), et c'est un des points les plus fondamentaux de l'Évangile. Je ne dis pas que la Gnose que nous lisons ici a des similitudes de vocabulaire, des similitudes partielles avec l’Évangile, je dis que ce qui fait le cœur de l'Évangile est susceptible d'être décelé mieux encore à l'aide des lectures gnostiques.

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N° 79. L'enfant de la femelle changée en Homme

Tout le temps donc que la semence est encore sans forme, disent-ils, elle est "l'enfant de la Femelle" : mais une fois formée, elle est changée en Homme et devient "fils de l'Époux". Elle n'est plus faible et soumise aux Puissances cosmiques, tant visibles qu'invisibles ; mais changée en Homme, elle devient un fruit mâle.

Ce qui est en question ici ce sont deux âges (deux aïônes) : il y a l'âge-femelle qui est l'âge de la déficience, et puis il y a le monde qui vient comme disent les hébreux, et ce deuxième âge est indiqué comme :

  • ou bien l'âge nuptial, c'est-à-dire l'âge de l'homme et de la femme unis. L'âge-femelle est déficient non pas parce que la femme serait plus particulièrement manquée. Il y a manque parce qu'il s'agit d'une génération de deux et non pas d'un seul.
  • ou bien dans d'autres endroits comme dans ce fragment de Théodote ou dans l'évangile selon Thomas, et alors c'est une autre symbolique, comme la conversion ou le changement de la femme en homme.

On pourrait penser que ce sont deux thèmes bien différents, mais en réalité c'est le même parce que la proximité unifiante de l'homme et de la femme, ou l'identité dénommée par le principe masculin, c'est exactement la même chose.

 

Ce sont des thèmes qui ont été repris par ces gnostiques, et dans une perspective qui n'est pas très loin à mon sens du sens johannique.

Nous avons donc ces deux âges, et l'âge de la femme c'est l'âge du manque. Or le Christ insiste sur le fait qu'il n'y a "rien entre toi et moi", il y a une rupture, il y a une différence essentielle, une différence radicale entre l'âge femelle et l'âge nuptial : « rien entre toi et moi, femme ». Je durcis à dessein des choses pour que nous n'ayons pas la tentation d'accommoder en fonction de nos sensibilités, cela nous empêcherait de pénétrer dans le texte. Si nous allons assez loin nous verrons que la dureté des choses n'est pas dans le lieu que nous croyons. D'autre part, ceci est très important pour comprendre ce verset qui fait difficulté dans une lecture première : quelle dureté du Christ à l'égard de sa mère quand il lui dit : « Qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? »



[1] Dans le chapitre 11 de la résurrection de Lazare, Jésus dit que Lazare est "endormi" et qu'il va aller le réveiller, et saint Jean précise bien qu'il s'agit de la mort

[2] Dans l'extrait n° 3, Théodote parle de la semence dans un langage proprement gnostique où cette idée de semence ne fait pas problème. Il est suivi d’une petite note de saint Clément d'Alexandrie qui dit : « Cette semence, nous l'appelons aussi grain de sénevé ou étincelle» et il ajoute : « le souffle du pneuma réveille et nourrit l'étincelle, et sépare la cendre. » (voir 1er message sur les Extraits de Théodote)

[3] Dans ce cas le Dieu des juifs est appelé Démiurge (Créateur). Dans son Commentaire sur saint Jean Origène fait la remarque suivante : « Je me demande comment font les hérétiques pour attribuer les deux Testaments à deux dieux différents » (Livre I, n° 82), et dans la suite il précise que l'un est le Démiurge et l'autre "la nouvelle divinité". Plus loin il dit : « Comment Jean [Jean-Baptiste] peut-il être le début de l'Évangile s'il appartient à un autre Dieu, s'il est l'homme du Démiurge et ignore, selon leurs imaginations, la nouvelle divinité.» En fait Jean-Baptiste est assimilé au Démiurge par les valentiniens. Et puisque dans les Extraits de Théodote, l'ami de l'époux (donc Jean-Baptiste) est identifié au maître du festin des Noces (Extrait n° 65, 1). Le maître du festin est donc aussi assimilé au Démiurge.

Antonio Orbe donne l'indication suivante : « À titre de Maître du repas, le Démiurge préside le festin de noces comme diacre (= serviteur) qualifié du Sauveur. Et à titre de “compagnon de l'époux” (paranumphos, voir Jn 3, 29a), il l'accompagne jusqu'à la porte de la chambre nuptiale, accomplissant ainsi l'économie au service de laquelle il s'était librement mis depuis les jours historiques de Jésus. Il n'est pas dans le secret du vin nouveau : il en ignore la provenance.» (Introduction à la théologie des IIe et IIIe siècles, tome 2, Cerf 2012, p. 1067).

[4] Le mot grec génésis peut, dans ces passages, aussi bien s traduire par "génération" que par "natif",, la métonymie étant normale  entre l'action qui s'opère (génération) et l'instant où elle se produit, ou encore entre l'action et les forces qui y président (Extrait de l'appendice E du livre de F. Sagnard)