Voici un passage qui semble décousu. Il commence par l’histoire de quelques grecs qui veulent voir Jésus, mais qui disparaissent assez rapidement de la scène… Il y a ce qui ressemble à une petite parabole sur le grain de blé tombé en terre, puis la prière de Jésus au Père, et il s'y ajoute l’événement étonnant d’une voix céleste.

C'est au cours d'un week-end à Versailles en 1997 que Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean, a médité ce texte avec un groupe. La transcription mise ici est proche du style oral et n'a pas été relue par J-M Martin…

D'autres messages reprennent d'autres interventions sur ce texte, en particulier Jn 12, 20-26 : « Nous voulons voir Jésus », La mort féconde du grain de blé et Jn 12, 27-36, la prière de Jésus et la voix du ciel

 

Jean 12, 20-33

Commenté par Jean-Marie Martin

 

Le texte que nous abordons commence au verset 20 du chapitre 12 de l'évangile de Jean.

L'ensemble de ce chapitre 12 est à première vue, composite. Il y a d'abord deux scènes différentes que nous avons méditées l'année dernière : l'onction de Jésus par Marie de Béthanie qui nous a permis d'intituler la session "Odeur et mémoire", puis le récit des Rameaux, entrée de Jésus à Jérusalem[1].

Le texte que nous lisons maintenant commence par une requête de certains Hellènes qui sont venus à Jérusalem, et qui posent une question. Les disciples qui se font les intermédiaires de cette question à Jésus, se voient entendre répondre quelques affirmations, quelques paroles, et ensuite il y a l'épisode du trouble de Jésus avec une courte théophanie, et puis des réflexions s'ensuivent, cela va pratiquement jusqu'à la fin du chapitre. Nous verrons cependant qu'il y a un certain ordre dans tout cela.

 

Mais selon notre habitude, avant d'ouvrir le texte, nous allons faire une petite préparation en nous arrêtant sur le verset qui fait difficulté, verset qui non seulement est insolite et difficile à entendre, mais aussi présente un caractère sinon répulsif, du moins peu recevable ; il pose problème. Prenons le temps d'endurer ce verset, prenons le temps de ne surtout pas résoudre la difficulté hâtivement pour en être débarrassé. Au contraire, nous allons endurer ce verset tout au long de ces deux jours. Dans un premier temps nous allons prendre le temps d'en percevoir et d'en énoncer autant que nous pourrons, les difficultés. Nous ne sommes pas encore dans la lecture du texte, nous sommes dans des réactions primaires à quelque chose qui, s'il était entendu comme un slogan, pourrait faire du bruit en nous. Ce verset est le verset 25.

 

I – Approche préparatoire du verset 25 qui fait difficulté

 

« Celui qui chérit sa psyché (celui qui s'aime lui-même) se perd, et celui qui hait sa psyché (qui se hait soi-même) en ce monde, se garde pour la vie éternelle. » (v. 25)

Dans un premier temps nous prenons ce verset tiré hors de son contexte pour bien percevoir les difficultés qu'il présente à notre écoute. Et dans un deuxième temps nous prendrons le texte à partir de son début. Ce verset est dans un contexte, il est dans un chemin de pensée, et de marcher ce chemin conduira à une intelligence du verset autre que celle que spontanément peut-être nous lui reconnaissons quand nous l'entendons tout seul.

Dans cette première séance deux choses :

  • les difficultés de ce verset 25 ;
  • un commencement de lecture encore assez cursive de l'ensemble du texte pour nous permettre de détecter des indices qu'il nous faudra préciser ce soir et demain matin.

Pour les difficultés du verset, je propose que nous prenions 10 minutes soit chacun pour soi, soit avec son voisin. Ne craignez pas d'écrire quelques réflexions sur ce qui fait problème, en essayant de préciser en quoi ça fait problème.

 

●   Approche du v. 25 sous mode de questions-réponses.

► Le mot qui me heurte le plus c'est le mot "haïr". De notre part je pense qu'il y a un double mouvement paradoxal de recueillement et de dispersion, c'est-à-dire que se recueillir en soi (se refermer sur soi) qui est s'aimer soi-même, provoque la dispersion, la perte. Tandis que la haine de soi en ce monde, ce qui est le fait de se repousser au loin, d'ouvrir, va permettre de retrouver une sorte de force centrale, il y aura un retour vers le contraire de la dispersion, retour de quelque chose d'établi.

J-M M : Vous avez essayé de rendre intelligible ce mot énigmatique. Alors je sais bien qu'on ne vit pas pendant des heures dans le répulsif. Et justement notre tendance naturelle est peut-être de répondre vite. Ce que je retiens c'est ce que vous dites sur le mot haïr. La difficulté à laquelle vous répondait est tout entière commandée par ce mot et vous n'êtes pas allés voir s'il y a d'autres passages de Saint-Jean ou ce mot est employé.

► De fait : « ce monde a de la haine pour moi parce que je rends témoignage, que ses œuvres sont mauvaises » dit Jésus, c'est-à-dire qu'on a encore les mots "haïr" et "monde" qui sont associés. Dès le premier chapitre il est dit que le monde n'a pas connu la lumière et donc l'a rejetée.

J-M M : Il y a effectivement une chose simple et claire, c'est qu'il est de la nature du monde de haïr. Autrement dit, l'emploi du verbe haïr n'est pas étonnant ici, car le mot monde est employé au sens johannique, dans son sens le plus usuel (il y a quelques exceptions dans l'évangile de Jean).

Ce rapprochement est intéressant, et à ce moment-là nous avons un changement de sujet. C'est comme si Jésus lui-même haïssait… ce qui ne paraît pas être de sa caractéristique, de son propre. Donc il y a une petite difficulté qui subsiste.

► Dans l'Évangile aussi il est dit à plusieurs endroits qu'il faut haïr son père, sa mère et ses frères et sœurs. Ce n'est pas dans Jean, il n'empêche que ce n'est pas plus facile à accueillir que le "se haïr soi-même".

J-M M : Ce n'est pas une réponse mais ça illustre un aspect de se haïr-là.

► On trouve aussi « aimer son prochain comme soi-même ».

J-M M : Il va de soi qu'on aime sa vie.

Le mot psyché, vous l'avez traduit par "vie"…

Effectivement il y a plusieurs possibilités, on peut traduire "sa psyché" par "son âme", "son être", "soi-même"… Nous reviendrons sur ce point parce qu'un peu plus loin Jésus dit : « Ma psyché entre en turbulence. » Mais s'ils nous examinons cela nous entrons dans un problème exégétique, il faudrait pour l'instant rester dans un problème d'écoute spontanée.

► Ce mot me fait penser à Narcisse.

J-M M : Voilà… Il y a là quelque chose de très intéressant parce que le narcissisme est certainement quelque chose de pathologique, mais il y a un élément du narcissisme dans son moment tempéré qui appartient à la constitution même de l'égoïste. Là nous sommes dans le langage psychologique élémentaire. Cela par ailleurs se traduit parfois : « celui qui ne s'aime pas ne peut pas aimer les autres » d'où la nécessité d'avoir ce minimum d'estime pour soi, de confiance en soi, autant de choses qui sont mises en évidence dans le champ proprement psychologique.

► Est-ce que la haine de soi n'est pas quelque chose de meurtrier qui conduit à l'équivalent du suicide ? C'est en cela que la formule de ce verset paraît surprenante.

J-M M : Je pense effectivement que vous nommez là la difficulté du texte : il a l'air d'être à rebours d'un certain nombre de choses qui nous paraissent le plus souvent être souhaitables.

► Il nous est dit qu'il faut « aimer le prochain comme soi-même. »

J-M M : À première écoute cette formule suggère que nous nous aimons nous-mêmes, et par suite il faut aimer les autres de la même manière. Ce n'est pas un constat parce qu'il est assez probable qu'il soit possible de dire à un masochiste : « Aime autrui comme toi-même »,…

► La dernière rencontre vous avait dit qu'en nous il y a en quelque sorte de, que quand Jésus dit « celui qui fait ceci… celui qui ne le fait pas … » ça ne désignait pas deux personnes mais que les deux étaient en nous.

J-M M : D'un mot, je parle de ce que vous évoquez. Il y a beaucoup de textes où on trouve« celui qui... et celui qui ne pas… » , et qui demandent à être lus – il faudrait voir pourquoi – au sens où cela se trouve en chacun. Par exemple en chacun il y a ce qui relève de la haine et ce qui relève de l'agapê, parce que haine et agapê, en un sens, s'opposent, mais il faut voir que ce n'est probablement pas le cas dans notre texte qui dit de se haïr soi-même.

La difficulté c'est que les verbes "aimer" et "haïr" sont des termes qui peuvent dire des contenus en eux-mêmes, mais il y a des cas où ils jouent une fonction. C'est une chose que j'ai développée à Saint-Bernard à propos de saint Paul : la différence entre les mots en tant qu'ils sont désignateurs de régions ou indicateurs de fonctions. (…)

► Personnellement, je lis ceci : « celui qui donne la priorité à son ego (à son mental donc) ne va pas faire son accomplissement, et celui qui se détache de son ego ouvre le chemin vers son accomplissement. »

J-M M : Je trouve cela assez exemplaire, à la fois comme porteur d'un élément de réponse, mais aussi porteur d'un certain nombre de choses qui ne sont pas suffisamment élucidées. On peut se demander à partir d'où on parle ainsi. D'où vient le vocabulaire qui est mis en œuvre dans ce genre d'interprétation : la distinction de l'ego et du Soi ? Il faut absolument prendre conscience du lieu à partir d'où on parle. On pourrait dire par exemple, mais ce n'est pas très heureux, il s'agit ici de l'anthropologie porteuse d'une distinction de l'ego et du Soi en laissant ego avec un petit "e" mais Soi avec un grand "s". Ceci est censément issu de doctrines orientales, mais il ne faut pas oublier en même temps que c'est l'aménagement d'un vocabulaire occidental pour dire quelque chose qui vient d'Orient.

Mais en utilisant ce vocabulaire est-ce qu'on traduit le texte est sa proche de lui ? Est-ce que c'est une heureuse tentative pour approcher du texte ?

Pour dire d'un mot, si vous voulez, l'anthropologie sur laquelle nous vivons Occident ne met pas en avant une distinction de l'ego et du Soi, elle met en avant d'autres distinctions qui peuvent s'approcher et paraître semblables.

► Dans l'Évangile, il n'y a pas la distinction de l'ego et du Soi ?

J-M M : Non, et je vais vous dire pourquoi. Il y a plusieurs sens du mot "ego" et plusieurs sens du mot "soi-même" susceptibles d'être utilisés les uns et les autres dans le bon et le mauvais sens. Par exemple, pour dire ce qui peut être l'équivalent du Soi dans certaines pensées, Jésus dit "Je suis" (ego éimi) sans attribut ou bien « Je suis le pain », « Je suis la porte »[2]

Autre chose. Je crois que je réfléchis quand je dis "moi"… mais quand je dis "le moi", je le repousse comme un objet ("le" moi) ou en tout cas comme un concept qui, en tant que concept, et participable par beaucoup d'autres qui ne sont pas moi mais qui disent "moi". Il y a là un point difficile de la pensée.

Si j'insiste là-dessus, c'est pour que nous ne soyons pas satisfaits du fait d'avoir trouvé un terme logique qui met l'accent sur "moi" (ego). On a des mots mais ce n'est pas suffisant, il faut mettre en œuvre une dubitation, une réflexion, une tentative de distance, et néanmoins la distance est telle que "le moi" ne dit plus rien de "moi". Nous sommes à un point crucial.

Alors bien sûr, tout le monde dit "moi", mais c'est autre chose de dire "le moi". Certains parleront du "moi empirique" en le distinguant du "moi transcendantal", ce n'est pas le plus courant, mais c'est au fondement du monde occidental que cette distinction. Dans certains modes de lecture on distinguera "le moi" et "le surmoi", ce qui est encore autre chose.

Donc voyez, je ne refuse pas votre suggestion mais je la mets en question.

 

► Comment notre anthropologie peut-elle nous aider à comprendre saint Jean qui a une anthropologie totalement différente de la nôtre ?

J-M M : C'est une excellente question. Entendre Jean, c'est l'entendre à partir d'où il parle. Le lieu d'où il parle ne s'appelle pas une anthropologie ; il y a, disons, une intelligence de l'homme. Et le terrain qui est le nôtre n'est pas du tout, comme on pourrait le croire, ouvert à tout, capable de comprendre tout… Notre oreille est déjà préformée, déjà constituée. Dans l'immédiat nous ne sommes pas aptes à entendre du totalement différent, et de quelque manière, ce que nous entendons nous l'entendons toujours avec les ressources qui à terme se révèlent être moins des ressources que des obstacles. Nous ne pouvons pas faire comme si nous entendions à partir de l'absolu silence ; nous entendons à partir d'un brouhaha qui parle, nous avons l'oreille occupée indéfiniment de rumeurs lorsqu'une parole essaie de s'adresser à nous. Ce que nous entendons alors est le surcroît de rumeurs qui fait la différence de cette parole et de notre propre parole native, c'est quelque chose comme cela. Cela veut dire qu'il ne faut pas rêver de l'écoute pure. Notre rêve de pureté est ce qu'il y a de plus meurtrier.

Il faut savoir que notre entendre est toujours déjà dans un malentendu. Mais en revanche, cela veut dire que le malentendu est notre mode d'approche de l'entendre. Le malentendu est la première façon que nous avons d'entendre, nous n'en avons pas d'autre. Ce qui serait étrange, c'est que ça fasse problème, que nous pensions que l'entendre est la chose qui va le plus aisément de soi. Bien sûr, il n'en est rien.[3]

Tout ce que je viens de dire est issu de la réflexion qui était faite d'un langage déjà déformé qui, à mon avis, est à la fois le support et l'obstacle pour que j'entende le langage de Jean.

Il en est d'ailleurs de même pour toute doctrine orientale qui veut dire quelque chose, cela se fait en nous au fil des malentendus les plus constants.

 

► J'entends qu'il ne faut pas s'attacher à sa vie pour la garder quand même en vie éternelle, donc ne pas s'attacher à sa vie pour la sauver.

J-M M : Le mot "vie" n'est pas prononcé, il peut éventuellement traduire le mot psychê. Le mot "sauver" non plus n'est pas prononcé. Dans le texte il peut y avoir quelque chose comme : s'attacher à sa vie comme acquise c'est manquer la vie comme donnée.

 

► Moi je pense que le texte est écrit dans la perspective de la glorification du Christ. Or la manifestation du Christ étant la résurrection, du fait que la résurrection va avec la mort, qu'il ne peut y avoir de résurrection sans mort, il faut passer par la mort pour aller au-delà, pour atteindre donc à la vie à venir, pour l'éternité. Et si c'est vrai pour le Christ, ô combien plus cela l'est pour nous.

J-M M : Moi je dirais "ô combien moins" !

Comme tu l'indiques de façon anticipée, on est dans l'annonce de la mort/résurrection, et c'est donc à partir de ce noyau-là que le verset veut être entendu. Pour ce qui est du verbe "haïr" en lui-même, on peut faire un certain nombre de réflexions.

Chez nous la haine est un sentiment parmi d'autres, parmi lesquels il y a l'indifférence, le mépris etc. Mais chez saint Jean, ce n'est pas le mode d'un sentiment spécifique parmi d'autres, le verbe "haïr" est aussi structurant que le verbe aimer (phileïn) qui est employé ici, ou que l'autre verbe agapan qui signifie "aimer". Le mot "haine" ne désigne pas un sentiment comme la violence, ça désigne la même chose que ce que saint Jean désigne par le mot de "meurtre"… mais le meurtre chez saint Jean n'est pas nécessairement sanguinolent, il désigne tout le processus d'exclusion, de rejet, dans les nuances différentes qui peuvent exister. Il ne faut donc pas spéculer sur sa brutalité, ce n'est pas de première pertinence. Haïr couvre tout le champ de ce qui n'est pas agapê.

Le règne de l'agapê est le règne du Christ, et le royaume (le règne) de la haine est la région soumise au prince de ce monde, cette région étant caractérisé comme "ténèbre", le prince de ce monde étant celui qui est meurtrier dès l'arkhê (dès l'origine). En disant cela nous mettons en lumière plusieurs indications intéressantes, en particulier que ce qui fait le point d'appui de la pensée, c'est la région et non pas ce que nous appelons les individus.

Dans notre pensée le point d'appui ultime pour tout ce qui se dit, c'est le "sujet individuel" – et c'est à dessein que j'emploie cette expression complexe –, le sujet grammatical. Ce n'est pas le cas dans notre texte. Et le fait que le point d'appui ne soit pas le sujet individuel donne au pronom personnel une capacité de fluence qu'il n'a pas chez nous. Ceci est une indication très provisoire et insuffisante pour marquer une distance de structure entre l'emploi du sujet (en particulier du "je") dans le Nouveau Testament et dans notre pensée la plus usuelle courante. C'est une petite indication, pas très bien dite, provisoire mais importante.

Quand je disais qu'il fallait entendre le texte à partir de Jean et pas à partir de nous, c'est quelque chose de cet ordre qui était engagé dans la réflexion. Autrement dit, vous ne pouvez pas dire : tiens, je vais changer d'anthropologie, je prends celle de Jean et je liquide la mienne ! Il est sûr que l'anthropologie de Jean dénonce la mienne, mais il ne suffit pas d'un moment bienveillant pour que je puisse quitter l'anthropologie qui me constitue. Ce qui importe, c'est d'apercevoir des failles, des différences… et même simplement l'apercevoir m'empêche de plaquer purement et simplement sur mon anthropologie des paroles qui viennent de l'extérieur. C'est déjà ça que d'apercevoir, de soupçonner qu'il y a une différence, nous allons voir en quoi et comment.

 

Tout ce que venons de faire est préparatoire, cela fait un peu le terrain pour une réflexion. Nous ne sommes pas du tout en mesure de donner une réponse définitive aux problèmes multiples que nous soulevons ici, seulement notre tâche est surtout de ne pas les oublier mais de les tenir, de les supporter, de les endurer. Le pire serait d'oublier la différence, c'est-à-dire d'entendre de façon immédiate ces textes comme s'ils parlaient dans nos capacités natives d'écoute.

Par ailleurs, vous vous rendez bien compte que pour approfondir ces choses-là, il nous faudrait être au fait de ce qui se passe en Occident où il y a :

  • d'une part, la réinterprétation de l'ego dans le champ de la psychologie des profondeurs,
  • d'autre part ce qui se passe dans une anthropologie des valeurs sur le mode de ce que Nietzsche et Freud ont ouvert – d'un côté Nietzsche et de l'autre Freud – c'est-à-dire en somme en gardant une grammaire intacte qui date de bien avant eux, qui parle encore à travers eux. Ce sont eux qui ont ouvert des problématiques à ce sujet.

 

II – Versets 20-26

 

  • « 20Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. 21Ils s’avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande : "Seigneur, nous voulons voir Jésus." 22Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. 23Jésus leur répond : "Voici venue l’heure où doit être glorifié le Fils de l’homme. 24En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. 25Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. 26Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera.» (Bible de Jérusalem)

L'évangile de Jean est l'évangile du disciple par excellence, et cela se dit sous la forme « le disciple que Jésus aimait », cette expression n'indiquant pas une particulière amitié au sens banal du terme, mais très précisément "le disciple par excellence". Du reste nous verrons que des verbes qui relèvent de l'attitude du disciple ont leur place dans notre texte.

●   Versets 20-23.

« 20Il y avait des Hellènes, parmi ceux qui étaient montés adorer à la fête. – ils sont montés à Jérusalem et la fête c'est Pâques. On sait que chez saint Jean, ta mention de ce que nous appelons "des circonstances de lieu ou de temps" ne sont pas circonstancielles, c'est-à-dire qu'elles contribuent à la qualité d'espace de ce qui se passe. D'entrée, dans ce texte, il y a quelque chose de pascal dans un sens qui reste à préciser. Ces Hellènes sont des gens qui parlent grec, et comme ils viennent adorer à Jérusalem, ce sont des Grecs de quelque manière convertis au judaïsme si on peut parler de judaïsme à l'époque. En effet il faut distinguer :

1/ les Judaïoï (les Judéens, les juifs) dans un sens un peu collectif (surtout qu'il y a un débat entre Judéens et Samaritains, et Galiléens) ;

2/ les Galiléens au sens où la Galilée est le carrefour des nations, en sachant que par exemple Tibériade est la ville du nom honni de Tibère, et qu'il y a des colonies grecques en Galilée. Les Galiléens comprennent le grec ;

3/ les juifs de la diaspora (de la dissémination).

4/ parmi les Grecs qui fréquentaient ce monde de la dispersion, il y a des communautés chrétiennes grecques de bonne heure… Il y a en particulier le groupe très important des libertinorum (à ne pas confondre avec les libertins) qui sont des affranchis à Alexandrie.

Nous verrons qu'il y a un parallèle à établir entre la structure du chapitre 3 et la structure du chapitre 12 à partir du verset que nous ouvrons : il y a un grand nombre de thèmes semblables et dans le même ordre. Par exemple le chapitre 3 met en scène Nicodème, un Judéen, un notable et ici au chapitre 12 ce sont des Grecs ; au verset 42 du chapitre 12 il sera question d'un certain nombre de juifs qui croient en Jésus mais qui ne se déclarent pas officiellement, ce qui est le cas de Nicodème. Il y a donc des points de similitude entre les deux chapitres, je les relèverai au fur et à mesure.

21Ceux-ci s'approchent de Philippe qui est de Bethsaïde de Galilée.  – Voilà pourquoi je parlais de la Galilée. Au niveau des personnages, Philippe joue un rôle d'intermédiaire. Au chapitre 1er c'est André qui annonce à Philippe alors qu'ici c'est Philippe qui annonce à Jésus ; Philippe est présent dans la multiplication des pains puisque c'est lui que Jésus met à l'épreuve en lui demandant : « Où achèterons-nous des pains pour tant de gens ? », ceci étant la révélation du fait que le pain de la vie est un pain donné : ce pain, jamais il ne s'achète, mais il se donne. On trouve aussi Philippe au chapitre 14 avec la fameuse phrase : « Philippe, qui me voit, voit le Père », et quand cela indique que Philippe est porteur de la question de voir Dieu. Donc "voir" est un verbe qui a à voir avec la figure de Philippe et aussi avec Israël puisque, si on part de l'étymologie Is-ra-El, le mot "Israël" signifie "celui qui voit Dieu".

Et ils le questionnentvoilà le verbe érôtaô (questionner, demander), un mot très important, ce n'est pas le demander de la prière qui est aïtêsis. Chez Jean on trouve tout un processus à plusieurs termes : le trouble (taraxis) qui induit la recherche (zêtêsis) ; la recherche qui se tourne en question posée (érôtaô) ; et la question posée qui devient prière (aïtêsis), la prière étant l'exhaussement même de la demande, et prier est donné. Au cours de la lecture je donnerai un certain nombre de choses qu'il faudra reprendre, et puis d'autres comme celle-ci que je donne simplement en cours de route pour informer.

"Seigneur, nous voulons voir Jésus" –  en lisant de façon distraite, on pourrait dire : « voilà des gens qui veulent parler à Jésus »… peut-être… mais Jean entend cette parole dans un sens essentiel. Il va indiquer ce que signifie "voir" Jésus, et en plus ce que signifie "vouloir voir" Jésus.

Dans l'évangile de Jean il y a plusieurs verbes grecs pour dire "voir", et celui qui est employé ici, horan (voir), est celui qui est employé pour dire :"voir Jésus dans sa plus authentique dimension" (pour dire grossièrement les choses). C'est un verbe fort, un de ces verbes johanniques les plus simples qui disent le plus fort.

Chez Jean les verbes complexes, qui comportent des préfixes ou des préverbes, sont moins forts que les verbes simples. Les verbes simples sont entendre, voir, toucher, manger, marcher… tout l'évangile de Jean est dans ces verbes fondamentaux. Ils répondent tous à la question de ce que Jésus est essentiellement en son propre. Les autres verbes qui disent "voir" ne sont pas pleins quand ils sont pris en opposition à horan (voir), mais quand ils sont employés sans être opposés à horan, ils peuvent éventuellement être pleins en eux-mêmes. Quand ces autres verbes sont pris en opposition à horan, ils indiquent une sorte de constat partiel, donc une prise sur Jésus, une méprise. Ceci est particulièrement médité en Jn 16, 16 : « Encore un peu et vous ne me constaterez plus, ce qui est que, un peu en retour, vous me verrez. » Ce lieu est un lieu ultime de ce qui a été médité déjà plusieurs fois chez saint Jean et dont nous avons une occurrence au verset 35 : « Encore un peu de temps la lumière est avec vous… »

22Alla donc Philippe et il dit à André. Viennent André et Philippe et ils disent à Jésus. 23Et Jésus leur répondit en disant : “L'heure est venue que soit glorifié le Fils de l'homme.”

On peut s'interroger sur la pertinence des réponses que Jésus fait aux questions qu'on lui pose, vous avez sûrement remarqué cela. Souvent quand on lui demande quelque chose, il a l'air de répondre tout autre chose. Qu'en est-il ici ? En quoi sa réponse a-t-elle une pertinence ?

Nous avons vu qu'au sens plein, voir (horan) c'est voir Jésus dans sa dimension de résurrection qui s'appelle aussi la gloire, ce par quoi il est le pleinement visible du Père, donc ce par quoi est glorifié le Père. C'est au début de la prière du chapitre 17 : « Père glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie. » En effet, c'est la manifestation du Fils comme Fils qui atteste le Père. Au verset 28 de notre chapitre 12 nous aurons : « Père glorifie ton nom », et ici Jésus dit : « pour que soit glorifié le Fils de l'homme », mais c'est la même chose. N'allez surtout pas croire que "Fils de l'homme" désigne l'Incarnation concernant la filiation divine. Le mot "fils de…" désigne "la manifestation de…" (par exemple le fils de la perdition désigne celui qui manifeste la perdition). Et dans l'Évangile, l'expression "Fils de l'homme" désigne celui qui manifeste l'Homme de Genèse 1, 26 : « Faisons l'homme à notre image ». Ce n'est surtout pas l'homme (l'Adam) de Genèse 2-3. Il faut lire « Faisons l'homme à notre image… À son image, mâle et femelle il le fit » comme désignant le Christ et l'Ekklêsia, le Christ est en plein de la totalité de l'humanité. Là nous avons le principe de lecture que font Paul et Jean de ce verset fondamental de Gn 1. Qui voit le Fils de l'Homme voit le Père.

« L'heure est venue » c'est-à-dire que c'est maintenant la manifestation de la dimension accomplie de l'Homme. Le Fils est la manifestation de ce qui est en semence et en secret dans le Père, et ils sont un pour être deux[4], cela est un point majeur.

Nous verrons tout à l'heure que le mot "heure" est employé pour désigner la mort… mais mort et résurrection nous savons aussi que c'est la même chose, nous en aurons un exemple à propos du mot exaltation au verset 32 : le plus originellement l'exaltation désigne la résurrection comme montée vers le Père, – nous en avons un exemple au verset 9 de Philippiens 2 : « il l'a surexalté » dit Paul dans cet hymne très archaïque… et chez saint Jean c'est commenté comme l'élévation sur la croix, mais c'est la même chose. Autrement dit nous somme conduits à penser à partir de là que, de la même façon que voir éteint le mode précédent qui était simplement constater, de même vivre c'est mourir à quelque chose. Il faut entendre tout ceci dans un langage de relation : on meurt à quelque chose et on vit à autre chose, mais ces deux actes ne sont pas différents puisque pour autant que je me tourne vers quelque chose, je me détourne de ce vers quoi j'étais tourné.

Ici on a « l'heure est venue », à d'autres endroits : « l'heure vient et c'est maintenant »… c'est-à-dire que l'heure n'est pas un moment du temps, l'heure est une qualité de résurrection, c'est une façon de désigner la venue du royaume.

Voici une autre indication qui pourra peut-être vous aider puisqu'on est là pour apprendre à lire saint Jean. L'œuvre c'est la mort-résurrection de Jésus mais c'est aussi l'accomplissement de toute l'humanité, les deux sont le même : que Jésus meure et ressuscite, c'est cela qui est l'accomplissement de la totalité de l'humanité.

Je viens de poser plusieurs phrases à la suite, toutes demandent à être reprises. Aussi bien vous pouvez essayer de ne pas entendre chacune avant de passer à la suivante ; il faut pré-entendre vaguement chacune, et de leur effet co-appartenant et cumulatif, ressort le sens qui les réfère toutes.

 

Jn 12, 24, le grain de blé●   Versets 24-26.

Nous avons trois phrases :

  • 24Amen, Amen,  je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit.
  • 25Celui qui s'aime soi-même se perd et celui qui se hait en ce monde la garde se vie éternelle.
  • 26Si quelqu'un me sert, qu'il me suive et où je suis, là aussi mon serviteur sera. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera".

Donc nous avons ces trois paroles et nous sommes préparés à les entendre dans la proximité du dévoilement de l'être propre de Jésus, c'est cela qui permet de le voir. Il faut tenir le fil des trois car elles sont colorées les uns par les autres…  il nous faut entendre chaque phrase dans le mouvement qui la porte….

La première phrase reste dans le champ symbolique vaste et complexe du blé, de la semence. On trouve cela souvent chez Paul et chez Jean, par exemple à la fin de Jean 4 où il s'agit du semeur et du moissonneur ; chez Paul c'est en 1 Cor 15.

Il y a aussi un rapport avec la vigne et les sarments, en particulier avec l'expression « il porte beaucoup de fruit ». Dans la parabole de la vigne nous étions dans la thématique de la semence et du fruit et dans la thématique de l'un en tant que rassemblement des multiples donc avec le thème johannique des dispersés (dieskorpismena) et des rassemblés (sunagagê : il les rassemble pour être un). Il faut être très attentif au champ symbolique évoqué par une expression comme « il porte beaucoup de fruit », ce n'est pas l'idée que nous en avons qui peut nous permettre de comprendre le texte, car la symbolique est vaste et complexe et elle obéit à des lois.

Ce qui est mis en évidence dans « si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit », c'est que le tomber en terre qui est un mourir, désigne ici le Christ lui-même. Tous les versets sont à prendre premièrement du Christ lui-même et non pas comme une théorie sur ce qu'il en est de l'homme. C'est à partir de ce qu'il en est du Christ qu'ils se donnent à entendre dans leur signification par rapport à nous.

Par ailleurs nous avons ici une désignation de ce en quoi consiste la mort : l'ensevelissement, la tombée en terre. Quand saint Jean écrit cela, il n'écrit pas une comparaison (de même que le grain de blé… de même…). Quand il parle du grain de blé, il parle du Christ. Ça c'est l'écriture johannique, c'est-à-dire le fait qu'il n'y a pas d'abord l'élément du récit et puis ensuite l'élément supérieur d'interprétation. C'est à l'intérieur de ce qui est dit dans le récit que travaille le texte.

L'exemple le plus probant c'est à propos de la femme qui enfante : « elle se réjouit de ce qu'un homme est venu vers le monde » (Jn 16, 21), c'est-à-dire que la venue de l'homme c'est le contenu même, intérieur du récit. C'est l'intériorité intelligible qui travaille la question même de la parabole.

Dans le verset qui nous occupe, les mots "mort" et "vie" changent de sens :

  • Si le grain de blé ne meurt pas, il vit d'une vie qui est en fait une mort car il reste seul, le mot monos (seul) étant alors pris en un sens négatif, en un sens privatif, et c'est cela qui est en fait une mort : mourir ici c'est la solitude ;
  • par contre si le grain de blé meurt, il vit : et il vit en cela qu'il n'est pas seul (monos) mais en ce qu'il enclot en lui la totalité du fruit, la multitude du fruit.

L'opposition ici est entre monos (seul en un sens négatif) et les multiples, ce n'est pas la bonne opposition du Monogène (fils un et unifiant) et des multiples où il y a identité entre le monos du Monogène (du Fils un) et les enfants multiples. Dans notre texte c'est l'opposition entre le monos négatif et la fécondité ; il y a identité entre la solitude et la stérilité (c'est-à-dire la non-production).

La mort qui est solitude s'oppose à la mort du grain de blé qui est fructification (pour lui sa mort est sa vie). Donc l'opposition est entre deux états, un état de solitude stérile et un état de mort féconde.

Il n'y a pas d'opposition entre mort et vie entendus au sens banal, et en fait il y a quatre termes et non pas deux :

  • la vie empirique et la mort empirique où la vie est toujours déjà dans la mort ;
  • la mort christique qui est vie.

L'attention, il ne s'agit pas d'entendre la vie éternelle venant plus tard puisque que « l'heure vient et c'est maintenant. »

D'une part ce logion du verset 24 nous donne l'indication sur ce qui est à méditer en premier, il nous aura préparé à entendre le logion 25. D'autre part nous sommes conduits à entendre celui-là comme une réponse à la question posée par les Hellènes, c'est-à-dire à l'entendre premièrement du Christ, de la christité, et ce logion du verset 25 n'est pas indemne de risque de perversion s'il s'entend à partir d'ailleurs que de la résurrection.

Il s'agit ici de quelque chose de radicalement nouveau et de jamais acquis, cela ne peut constituer une norme ou un constat, mais il s'agit d'une parole d'éveil. Les paroles de l'Évangile ne sont pas des paroles normatives, ce sont des paroles d'éveil de quelque chose qui n'est jamais acquis. C'est pour cela d'ailleurs que vous ne pouvez pas connaître les frontières qui séparent ceux qui entendent ces paroles et ceux qui ne les entendent pas. Il est très important de les tenir comme toujours à entendre,  toujours à venir … autrement c'est ouvrir l'espace de la méprise et des perversions.

La parole de l'Évangile ne doit pas s'entendre dans un champ psychologique, et c'est une parole qui ne doit jamais être assimilée à une norme, l'Évangile n'est pas normatif.

► Pourtant, dans les sacrements, il y a des règles.

J-M M : Les règles ne sont pas constitutives des sacrements. La preuve, c'est que les chrétiens dans leur histoire ont emprunté leur législation au droit romain ; cette législation ne fait pas partie de la parole de Jésus.

Alors attention, je ne dis pas qu'il faut supprimer les normes… elles sont l'invention de la sociologie, de la psychologie, et pour vivre en société il faut des normes. Pour autant, quand vous prenez les normes, vous ne prenez pas l'Évangile.

L'Évangile est même le monde de la levée des normes ! L'Évangile ne constitue pas une culture qui serait mieux normée que les autres.

Il faut bien voir que la fréquentation de n'importe quel verset de Jean ouvre à des questions qui sont des questions urgentes pour nous aujourd'hui.

 

Comme je l'ai dit, c'est en méditant le grain de blé qu'on peut aborder le verset 25 suivant : « Qui s'aime soi-même… » Je ne veux pas trop y revenir maintenant parce qu'on l'a déjà vu (cf. la première partie), on y reviendra un peu tout au long.

 

Au verset 26 on trouve le mot akolouthein (suivre, accompagner) qui est un des deux mots fondamentaux du disciple, l'un concernant l'oreille, et l'autre concernant les pieds : entendre et suivre (marcher avec).

Il est important de préférer la traduction "marcher avec" plutôt que "suivre" pour plusieurs raisons. D'une part "marcher avec" ne dit pas une imitation mais la proximité, et c'est bien marqué ici : « où je suis, là sera aussi mon serviteur » – nous sommes dans le “Où ?” qui est la question fondamentale de Jean[5]. D'autre part la proximité est ce qui constitue le proche ou le prochain, et cette proximité qui a le sens de la bonne mêmeté et de la bonne unité n'est pas à penser sur le mode de l'unité compacte, inerte. La proximité induit la mêmeté, mais ici nous ne sommes pas (et nous n'avons jamais à être) dans un terrain où il s'agirait en premier de l'imitation de quelqu'un. Le Christ n'est pas premièrement fait pour être imité et il n'y a probablement rien de plus mortel que la volonté d'imiter. Que ce soit mortel psychologiquement, c'est très facile à percevoir, et que ce soit mortel spirituellement cela c'est plus sournois, cela se cache dans quelque chose comme une volonté d'égalité… or s'égaler à Dieu c'est le péché par excellence !

Il y a ici la nécessité d'un retournement de mon désir, de mon vouloir voir. Dans la façon dont nous sommes constitués, vouloir voir c'est vouloir posséder, c'est vouloir pénétrer, deux verbes qui disent le connaître pour le meilleur et pour le pire. Or, pour qu'aux Hellènes il soit donné de voir Jésus pour ce qu'il est véritablement, il faut que leur soit donnée simultanément une autre qualité de leur vouloir.

Nous avons dit que dans la phrase « nous voulons voir Jésus », ce que veut dire "voir" est subordonné à ce que veut dire Jésus, et ce que veut dire "vouloir" est subordonné à ce que veut dire voir. Il y a dans la question des Hellènes une volonté affirmée, et Jésus prend soin de la soigner. Par contre, si on regarde au chapitre 3 la volonté pernicieuse de Nicodème, on voit qu'il n'a pas pris soin de la soigner, il a simplement marqué la distance. Nicodème reste une figure énigmatique, une figure inachevée, du moins en tant qu'il reste un notable des Judéens

 

III – Lecture de l'ensemble du texte, reprise des versets 20-26

 

Je vais relire l'ensemble du texte en prenant une traduction de Claude Tresmontant[6]. Elle aura peut-être pour vous un aspect un peu insolite, moins que la traduction de Chouraqui. Les thèses de Tresmontant sont intéressantes, éventuellement suspectables, elles ne sont pas décisives. Pour autant elles sont précieuses en tant qu'il pense que ces textes ont d'abord été écrits en hébreu, puis traduits en grec ce qui n'est pas en général admis. Mais cela révèle que, bien qu'il soit écrit en grec, l'évangile de Jean est écrit dans des structures mentales de type sémitique.

  • 20Il y avait certains grecs parmi ceux qui étaient montés afin de se prosterner à la fête 21ceux là se sont approchés de Philippos celui qui est de Beit-tzaïda en Galilée et ils lui ont demandé et ils lui ont dit “seigneur nous voulons voir Iéschoua”. 22Il est venu Philippos et il l'a dit à Andréas ; il est venu Andréas et Philippos et ils l'ont dit à Iéschoua ; 23et il leur a répondu Iéschoua et il a dit “il est venu le temps qu'il soit glorifié le fils de l'homme ; 24Amèn amèn je vous dis, s'il ne tombe pas dans la terre le grain de blé et s'il ne meurt pas alors il reste seul mais s'il meurt, alors il porte beaucoup de fruit ; 25celui qui aime son âme la perdra et celui qui hait son âme dans ce monde de la durée présente, pour la vie de la durée à venir il la gardera ; 26si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et là où je suis moi, là sera aussi mon serviteur ; si quelqu'un me sert, il l'honorera, mon Père.
    27Et maintenant mon âme elle est dans l'effroi, et que dirai je 'Père sauve moi de cette heure'… mais c'est pour cela que je suis venu, c'est pour cette heure. 28Père glorifie ton nom.” Est venue alors une [fille de la] voix [venant] des cieux “Et j'ai glorifié et encore je glorifierai.” 29la foule des gens qui se tenaient là debout a entendu et elle a dit “C'est un coup de tonnerre”; d'autres disaient “C'est un messager [du Seigneur] qui lui a parlé”. 30Alors il a répondu Iéschoua et il a dit “Ce n'est pas pour moi que cette voix a été [donnée], mais c'est pour vous.
    31C'est maintenant le jugement du monde de la durée présente, maintenant le prince du monde de cette durée présente est jeté dehors, 32et moi si je suis élevé [et enlevé] d'au-dessus de la terre, tous les hommes j'attirerai vers moi.” 33Il a dit cela pour faire connaître de quelle mort il allait mourir.

 

●   Résumé des choses aperçues à propos des versets 20-26.

Comme je vous l'ai dit, ce chapitre 12 paraît être un ramassis de plusieurs scènes, et on ne voit pas bien le rapport entre elles. Au verset 20 il y a une question initiale « Nous voulons voir Jésus » où "voir" est entendu dans la grande dimension du verbe "voir" chez saint Jean, c'est voir Jésus dans sa dimension de résurrection qui s'appelle aussi la gloire, le mot "gloire" étant entendu au sens de "présentification radieuse" car il y a la connotation de luminosité dans le verbe grec qui correspond au mot gloire (doxa) alors qu'en hébreu il y a plutôt une connotation de poids et de présence dans le mot gloire (kavod).

Ensuite nous avions trois paroles (logia), une sur le grain de blé, une sur la haine de soi, une sur la situation du disciple par rapport au maître (v. 24-26). Les deux premières s'entendent directement de Jésus lui-même, ce ne sont pas des aphorismes intemporels. Au verset 24, c'est Jésus qui est le grain de blé, c'est lui qui meurt, c'est-à-dire qui tombe en terre, qui est inhumé, avec probablement même la connotation de descendre aux profondeurs, et c'est par cela qu'il vit, alors que, s'il ne passe pas par là, il demeure seul, à savoir d'une solitude stérile par opposition à la fructification abondante (porter beaucoup de fruit).

Ceci nous fait une ouverture pour le verset 25 qui concerne toujours en premier Jésus, et nous entendons alors que "haïr sa psyché" signifie "ne pas se garder dans la solitude inerte". Et ici intervient la distinction essentielle, structurante de tout le Nouveau Testament, entre ce monde-ci et la vie neuve (la vie éternelle), la vie qui est dans un perpétuel renouvellement. Cette distinction vient du monde juif qui distingue deux espaces régis : olam hazeh (ce monde-ci) qui est régi par le prince de ce monde et olam habah (le monde qui vient), l'espace régi par Dieu qu'on appelle "le royaume de Dieu", royaume annoncé et en train de venir pour supplanter et dénoncer ce monde-ci. En parlant d'espace régi, nous avons répondu à la question structurante de l'Évangile. Cette question n'est pas « qui a créé le monde ? » mais « qui règne ? ». Et l'Évangile est l'annonce de ce que, à la racine, le règne de la ténèbre est détruit, et que vient le règne neuf.

Par ailleurs, vivre au monde qui vient, c'est mourir au monde qui s'en va. Autrement dit, vivre au monde de l'ouverture et de la fécondité, c'est mourir au règne de l'enfermement, de l'exclusion, de la mort et du meurtre. Cela a lieu radicalement dans l'heure christique, mais pour nous l'heure christique c'est toujours maintenant.

C'est le sens de la phrase de la première lettre de Jean : « Je vous écris un commandement nouveau – mais il pourrait s'agir aussi bien d'une annonce nouvelle plutôt que d'un commandement – qui est vrai, en Lui et en vous, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véridique déjà luit » (1Jn 2, 8). Ce n'est pas quelque chose qui est du passé pour nous, mais c'est le chiffre de chaque maintenant de la christité pour les hommes (de l'être christique dans l'homme) ; et ce passage est la traduction évangélique du mot de "pâque". Les raisons pour lesquelles le mot de "pâque" a à voir avec les racines du "passage" sont diverses, on peut considérer le passage de l'ange au moment de l'Exode (Ex 12, 23), mais aussi la lecture que saint Jean fait du mot "pâque" au début du chapitre 13 où on est dans la proximité de la Pâque : «Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure est venue qu'il passe de ce monde à son Père,… »

Il y a donc en chacun de nous non seulement un "moi qui hait ce monde" mais aussi un "moi qui est encore de ce monde". Si j'entends cela psychologiquement, j'ouvre le champ à bien des difficultés… encore que psychologiquement cela soit plausible, mais ce n'est pas cela qui est dit dans le texte. Psychologiquement, se haïr soi-même est analysé dans des termes comme le remords, le sentiment de culpabilité, la honte – le mot "honte" est un terme très important parce qu'il dit la peur fondamentale de l'homme dans la dimension de l'être-à-autrui, c'est-à-dire de l'être-sous-le regard ; la honte c'est être sous le mauvais regard, sous le regard dénonçant – tous ces termes sont très importants. Bien sûr des pathologies peuvent s'installer, mais, psychologiquement entendus, les mots honte, culpabilité, remords, ne disent rien de ce qui est en question dans notre texte, et ils disent même probablement le contraire ! Autrement dit, la première chose à faire pour l'intelligence du texte, c'est de ne pas l'entendre dans le champ de notre psychologie.

Les choses que je viens d'évoquer ont à voir avec ce que la psychologie dénomme le rapport du moi et du surmoi, surmoi qui est intériorisé. Et dans l'Évangile, il faut voir que dans toutes ces choses, le rapport n'est pas entre moi et autrui, le débat n'est pas entre de l'égoïsme et de l'altruisme, mais le débat est entre deux façons d'être, et à moi et à autrui. Nous sommes donc assez loin de ce qui a été évoqué hier dans la lecture caractérologique qui distingue "ceux qui s'aiment" et "ceux qui se haïssent". Notre lecture n'est ni psychologique ni caractérologique.

Mais alors, en quoi consiste la distance entre moi et moi ici ? Ce n'est pas la différence entre un moi qui juge et un moi qui est jugé, c'est la différence entre le "moi empirique", qui est du reste déjà dans le remords, et le "moi insu", c'est-à-dire ce que je ne sais pas de moi. Il est clair que je ne me détiens pas. Il est clair que le vœu d'autarcie et d'autosuffisance, de non pendance, de non dépendance, est une des variétés de ce qui nous occupe maintenant, du "rester seul" dont il était question à propos du grain : enfermement et autosuffisance.

Je suis donc dans une pendance, mais une pendance que je ne sais. C'est pour cela qu'il faut bien se garder de certaines approximations qui ont cours. Lorsqu'on dit par exemple qu'une sagesse orientale est impersonnelle et que l'Évangile est essentiellement personnel… Non ! L'Évangile ne fait pas du tout la promotion de la personne entendue comme un moi empirique. C'est la différence qui existe entre "mon nom que je ne sais" et "le nom qui m'a été donné lors de mon natif humain", le nom par lequel on m'appelle, et par lequel je suis désigné et reconnu. Cette différence-là repose sur le fait que mon être plus originel est plus neuf que celui dont j'ai l'expérience. Et c'est là ce que Jésus dit à Nicodème : « Nul, s'il ne naît de l'Esprit de résurrection, n'accède au royaume de Dieu » (Jn 3). Autrement dit, c'est la même chose d'accéder au royaume et de naître de plus originaire que ma naissance empirique. Je suis voulu d'une volonté plus originelle que de la volonté paternelle et maternelle, à supposer qu'il y en ait eu une. Et c'est ce vouloir originel qui est la signification du mot de "création". Je ne suis pas créé d'avoir été fabriqué, je suis créé d'être voulu. Et ce moment du vouloir (du thélêma), de la disposition divine, pose simultanément le Christ et les hommes. C'est le mot de Gn 1, 26-27 : « Faisons l'homme à notre image – c'est le moment du vouloir divin – mâle et femelle il le fit – "mâle" c'est-à-dire l'unité unifiante qui est le Christ, et "femelle" c'est-à-dire la multiplicité des hommes unifiée dans l'unifiant. Voilà les grands structures qui sous-tendent et saint Paul et saint Jean.

Vous allez revenir au texte, et ce que nous avons dit se sera envolé…. vous allez retrouver les difficultés, c'est-à-dire qu'à chaque fois nous avons un chemin à faire pour mettre en place une moins mauvaise intelligence de "se haïr soi-même".

Le troisième logion dit que ce qui avait été dit du Christ se dit aussi d'une certaine façon du disciple : « si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. » (v. 26). Ce qui est dit ici c'est que vouloir voir le Christ implique une mort et une vie dans ce désir de voir. Le premier désir n'était autre que le désir de "constater", donc un "voir sur". Le disciple a donc dû modifier son écoute. En effet nous avons dit qu'entendre c'est le point de vue, le lieu d'où voir. Er il y a un rapport subtil entre entendre et vouloir. C'est entendre qui oriente mon vouloir ; d'avoir entendu le Christ, mon "vouloir voir" se réorganise, se reprend.

Autrement dit, il y a un rapport entre ce qui était dit du Christ au deuxième logion (v. 25) et ce qui est dit du chrétien au v. 26, non pas que le chrétien ait à accomplir l'œuvre – c'est-à-dire que ce n'est pas faire comme lui, il ne s'agit pas d'imitation –, mais c'est une approche de lui par le nom de l'entendre.

N'oublions pas le mot de Jean : « Quelle œuvre œuvrerons-nous ?... que vous croyiez (que vous entendiez) » (Jn 6, 28). L'œuvre que nous avons à œuvrer c'est la foi, c'est-à-dire l'entendre. Notre mode d'accès à cela est d'entendre la parole du Christ : c'est cela qui nous approche de lui. Et si je dis "approche", c'est le mot juste parce qu'il est dans la symbolique du "où ?". La proximité est une dimension majeure de l'espace, et la proximité suppose toujours une distance. Ce n'est pas l'identité inerte ou la pareilleté copiée, mais la proximité, l'approche. Il en est question dans le texte : « Il me suivra… » Et en quoi consiste le suivre ? C'est être là où il est : « Là où je suis, là sera mon serviteur. » Ce qui est très important c'est qu'au chapitre suivant il sera dit encore aux disciples : « Là où je vais, vous ne pouvez venir » (Jn 13, 36), et ces deux choses-là sont à entendre ensemble :

  • « où je vais vous ne pouvez venir » donc « il ne nous revient pas de faire l'œuvre que je fais »,
  • Mais « l'œuvre que je fais, c'est que vous veniez là où je suis. »

Nous avions terminé sur le verset 26 : « celui qui me sert, mon père l'honorera. » Bien sûr le mot "honorer" n'est pas une bonne traduction, mais on ne peut pas mettre le verbe "glorifier" qui est un autre mot.

 

IV – Versets 27-36

 

Nous abordons maintenant la scène des versets 27-36 avec la prière au Père, la venue de la voix, les réactions des auditeurs, une sorte de théophanie.

●   Versets 27-33.

Jésus en prière, Mont Athos"27Maintenant ma psychê entre en turbulence (en trouble, en ébranlement)Ce "maintenant" a lieu à bien des endroits. Il a lieu à tous les moments de la passion du Christ, mais la passion du Christ c'est sa vie : par exemple, la passion du Christ (le pâtir christique) c'est quand il a soif avec la Samaritaine, car un rapport explicite est mis entre le « Donne-moi à boire » de Jésus en Jn 4 et le « J'ai soif » de la croix. Ce qu'on appelle couramment la passion du Christ, c'est la ressaisie narrative du fondamental pâtir christique.

Aussi bien nous sommes nativement au monde sur le mode du pâtir. Le pâtir ne signifie pas seulement souffrir de façon cryptique et aigue. Du reste, je pâtis la joie ou la peine. Mon mode d'être aux choses est un pâtir fondamental.

On peut remarquer que le trouble de Jésus prend place dans une prière juive puisque « Mon âme entre en trouble » est une citation du psaume 42, 6.12[7]. C'est la même citation que dans la prière de Gethsémani que Marc et Matthieu situent juste avant la Passion : « Jésus leur dit: “Mon âme est triste à en mourir.” » (Mc 14, 34)

– Et que dis-je : "Père sauve-moi de cette heure ?Cela signifie : "épargne-moi", mais nous savons que ce n'est pas le sens puisqu'il dit aussitôt –mais je suis venu pour cette heure. – Le Christ est essentiellement venir : il est venir vers "l'heure", et l'heure pour lui c'est la mort-résurrection. L'heure c'est comme la belle saison, et donc pour Jésus ça désigne le sens accompli de lui-même, comme la bonne saison est la saison vivifiante. C'est le moment de déclaration de l'intime, de la glorification, de la manifestation.

 28Père, glorifie ton nom. – c'est une sorte d'action de grâces.Ce qui est très mystérieux dans ce qui se passe ici, c'est que nous avons à mettre en rapport la vérité du pâtir et la vérité de l'action de grâces qui est accueil de l'événement, accueil de l'heure, et c'est doublement impensable pour nous. C'est impensable psychologiquement parce que pour nous, l'immédiateté (la proximité) du pâtir et de la demande de glorification n'est pas pensable à cause des délais de retentissement. Dans notre vie nous devons largement faire place au pâtir avant toute consolation hâtive de soi. Et non seulement c'est un fait, mais en plus c'est à soigner dans notre propre psychologie. D'ailleurs ce qu'on appelle le travail de deuil réclame du temps chez nous – parfois on énumère les différents stades – alors qu'ici c'est dans la même phrase. Et nous ne pouvons avoir aucune idée de ce que cela représente psychologiquement que le pâtir christique par rapport à son action de grâces et à l'accueil glorifiant qui lui est donné… Cela déboute toute prétention à faire une psychologie du Christ pensée à partir de notre psychologie, qui elle-même est pensée comme modification de nos ressources. Le travail qui a été tenté sur la psychologie du Christ est nul aussi bien que toute biographie du Christ.

Par ailleurs, comme je vous l'ai déjà dit, la petite phrase « Père glorifie ton nom » est à mettre en rapport avec « Père glorifie ton Fils » (Jn 17), cela signifie que le Fils c'est le Nom (voir ce qui est dit au verset 23).

► Vous nous dites que l'impression d'abandon que ressent le Christ n'est pas à prendre en un sens psychologique et que ça ne nous concerne pas. Pourtant chez Thérèse de Lisieux aussi, à la fin de sa vie elle a un profond sentiment d'abandon…

J-M M : Chez Thérèse de Lisieux non plus, la présence de Dieu n'est pas adéquate au sentiment qu'elle en a. La présence de Dieu peut être précisément la plus intense dans le moment même où j'ai le sentiment d'être abandonné. C'est pour cela que j'insiste beaucoup sur la non-équivalence entre la foi et le sentiment de foi. Bien sûr la foi est un don et je ne mesure pas ce don. Par exemple je n'ai pas de certitude que quiconque ait la foi et que quiconque ne l'ait pas, quiconque et moi-même…

Vient donc une voix du ciella prière du Christ est tout de suite exaucée puisqu'ici vient la réponse. D'ailleurs il n'y a de prière qu'exaucée : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai. » (Jn 14, 13).

Nous avons ici un thème qui se trouve ailleurs chez les synoptiques, par exemple on le trouverait au jardin de Gethsémani chez Matthieu (de même que la citation de psaume qu'on avait au verset 27). Ce n'est situé ni au même endroit ni au même moment. Du fait de la voix qui vient du ciel, cela fait référence aux grandes théophanies que sont Baptême et Transfiguration où il y a la voix du ciel qui dit « Tu es mon Fils ».

Ici la voix. "Et je l'ai glorifié et à nouveau (palin) je le glorifierai" – c'est le rapport de ce qui est dès l'arkhê (dès l'origine) et de ce qui est à l'accomplissement… mais le futur et le passé sont à utiliser avec beaucoup de précaution, et le petit mot palin signifie plutôt "en retour" que "à nouveau" chez Jean, ce n'est pas une deuxième fois distincte de la première. Glorifier le Fils c'est la même chose que manifester le Fils comme Fils.

29Donc la foule qui se tenait là et avait entendu disait “ C'est le tonnerre”, et d'autres disaient : "un ange lui a parlé". 30Jésus répondit et dit : "Cette voix est venue non pas à cause de moi, mais à cause de vous. – Nous sommes ici dans les multiples méprises possibles parce qu'il y a une théophanie (une manifestation divine), et pourtant Jean éprouve le besoin de faire remarquer que cette voix est venue non pas "pour lui" mais "pour vous". En effet chez saint Jean, la proximité ne cesse jamais entre Jésus et son Père.

31C'est maintenant le jugement de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. – Pour saint Jean d'une part nous sommes nativement détenus par la mort, nous ne vivons que pour aller à la mort, et d'autre part nous sommes détenus dans le meurtre, ce qui est la même chose : nous sommes meurtriers d'être mortels et mortels d'être meurtriers, le meurtre étant un nom générique pour la haine, l'exclusion etc. La nouvelle qui est annoncée, c'est que le prince de ce monde est jeté dehors par la mort-résurrection du Christ et par l'inversion du sens de la mort. Tout réside en ce que la mort est eucharistiée par Jésus. N'essayez pas de le faire, vous seriez menteurs. N'imitez pas.

Il y a deux espaces : l'espace de l'exclusion (qui est dehors), et l'espace de l'intériorité. Mais l'intériorité n'est pas l'enfermement sur soi, l'intériorité dit au contraire ici l'ouverture la plus grande. Autrement dit, qu'est-ce qui est exclu ? Ce qui est exclu, c'est l'exclusion… Et le moi qui a partie prenante avec l'exclusion est jeté dehors, ce moi étant celui qui est dans son auto-enfermement. Il y a une grande cohérence entre ce qui est dit dans la parabole du grain de blé et ce qui est dit dans le jugement du prince de ce monde. C'est à ce titre seulement que ces choses tiennent ensemble.

► Vous dites que le prince de ce monde est jeté dehors, et pourtant il est là, on ne peut pas le voir…

J-M M : Non, il n'y a plus que les poils de sa barbe ! En effet la barbe continue de pousser après la mort. C'est donc une façon plaisante de dire les choses ! Je veux dire que la bonne nouvelle c'est la réalité annoncée de sa mort, annoncée ou effective peu importe, et pour autant les puissances ouvertes par ce champ ne sont pas éteintes (la barbe pousse encore). Je sais bien que c'est une image un peu triviale mais…

De même Jésus est ressuscité et il ne l'est pas puisqu'il dit à Marie-Madeleine : « Ne me touche pas encore » : la résurrection c'est l'approchement eschatologique de la proximité. Marie-Madeleine est une femme et représente la totalité des hommes, or la résurrection n'est pas accomplie tant que la totalité des hommes n'est pas partie prenante de la résurrection.

 

●   Versets 32-36.

Jésus sur la croix porte la brebis-humanité32Et moi quand j'aurai été élevé de terre, je les tirerai tous auprès de moi. – Voilà une phrase majeure. Nous sommes ici dans un chemin parallèle à ce que nous avons déjà vu au chapitre 2 à propos de Nicodème : « De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi il faut que soit élevé le Fils de l'homme pour que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 3, 14-15). Comme nous l'avons dit hier, l'élévation (hupsosis) désigne la résurrection. Dans le verset suivant cette élévation est interprétée comme l'élévation sur la croix – 33Il disait cela signifiant de quelle mort il devait mourir – mais il faut bien entendre que mort sur la croix et résurrection, c'est la même chose.

L'exemple d'hupsosis qui est pris ici est tout à fait caractéristique et donnerait lieu à d'infinis développements intéressants. Il s'agit de cet épisode du livre des Nombres où les Hébreux dans le désert sont mordus par des serpents venimeux, et où Moïse fait ériger le signe (sêméion) qu'est le bois, et sur ce bois on met un serpent d'airain, donc un serpent contre les serpents : de ce fait, qui regarde le serpent est sauf de la morsure des serpents (Nb 21, 6-9). Il y a là quelque chose qui est assez étrange, et qui serait une source de méditation sur la "fonction apotropaïque", à savoir la présentation du même comme antidote au même, la mêmeté dans l'inversion de sens. C'est une fonction très importante pour l'intelligence d'un certain nombre de choses fondamentales.

– D'une part il y a une inversion du sens du serpent comme il y a une inversion de la mort : habituellement le serpent est maudit, en voici qu'ici il prend le sens positif de celui qui sauve.

– D'autre part la fonction apotropaïque se retrouve largement dans la thématique du sang. Lors de l'Exode, le sang apotropaïque de l'agneau pascal est mis sur les montants des portes pour les désigner à l'ange chargé de l'extermination afin qu'il passe au-dessus et épargne ces maisons (Ex 12, 23). Il y a un rapport apotropaïque entre le sang du meurtre et le sang du sacrifice, c'est pourquoi il est très souvent question du sang du Christ dans la première lettre de Jean. Là l'inversion du sang concerne le sang qui est le pneuma[8].

Cette thématique n'est pas tellement dans notre texte, mais elle est tellement importante, tellement signifiante pour la lecture de choses insolites qui n'ont pas de place dans notre complexe mental, que j'éprouve néanmoins le besoin d'en faire état ici… Quelquefois il nous paraît étrange, irrecevable, que la parole de Dieu ait un sens rebutant. Je pense qu'en fait elle l'a fondamentalement, mais que souvent elle rebute pour des mauvaises raisons. Entrer dans la symbolique apotropaïque et j'allais dire sanguinaire, de l'Évangile, est en rapport avec l'eucharistie, et avec l'inversion de sens de choses fondamentales… Pour autant, j'espère que vous n'avez pas la prétention de comprendre ce que je dis, moi-même je ne me comprends pas très bien, mais j'espère que vous avez une certaine sensibilité qui aperçoit que là il doit y avoir quelque chose de précieux et d'important à méditer.

Dans notre texte l'élévation est en même temps un "tirer" : « je les tirerai tous auprès de moi ». Auparavant ceci avait été mis au compte du Père : « Nul ne vient à moi comme disciple si le père qui m'a envoyé ne le tire » (Jn 6, 44). C'est le même mot qui est dans "tirer l'épée du fourreau", ou que dans le « tire-nous du mauvais » du Notre Père.



[4] Cf. le cycle de conférence sur "Plus on est deux, plus on est un" (tag PLUS 2 PLUS 1).

[7] Psaume 42 dans la traduction de la Septante : « 6Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi te troubler ?... 10Je dis à Dieu : “Tu es mon soutien. Pourquoi m'oublies-tu et pourquoi vais-je assombri tandis que mon ennemi m'afflige ?” 11Tandis que mes os sont brisés, mes adversaires m'insultent et me disent quotidiennement : “Où est-il ton Dieu ?” »