Ce texte qui porte sur la vigne et les sarments mais aussi sur le vigneron est bien connu, et on s'y réfère souvent sans l'avoir toujours bien lu en détail ! Il n'est pas sans poser de questions… par exemple qu'en est-il des sarments qui ne produisent pas de fruit et qui sont « retranchés et jetés au feu » et pourquoi Dieu aurait-il besoin d'émonder les bons rameaux pour qu’ils produisent encore plus de fruits? Sur ces difficultés, Jean-Marie Martin qui est spécialiste de saint Jean ouvre des pistes assez neuves…L'essentiel de ce qui est mis ici vient de deux interventions de J-M Martin à Saint-Bernard-de-Montparnasse en avril 2009.

Sur le blog figure déjà une méditation de ce texte qui venait, elle, de plusieurs rencontres sur le "Je christique". Comme elle était longue, elle avait été scindée en trois : Jn 15, 1-17. La vigne, le vigneron et les sarments. Première approche du texte ; Jn 15, 1-8. La vigne, le vigneron et les sarments. Lecture suivie ; Jn 15, 9-17. Le thème de l'agapê (de l'amour) une des modalités de la quadruple présence du Christ aux hommes. C'est un texte qu'on n'aura jamais fini de lire !

 

 

Jn 15, 1-17

La parabole de la Vigne

 

Le chapitre 15 commence de façon abrupte et apparemment inattendue par une affirmation, un "Je suis" christique : « Je suis la vigne, la vraie » puis il y a la petite parabole de la vigne et des sarments, de la suppression des sarments inutiles, infructueux.

  • le vigneron, Berna Lopez« 1Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. 2Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore. 3Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. 4Demeurez en moi comme je demeure en vous! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même produire du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi. 5Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi vous ne pouvez rien faire. 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.

    7Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez et cela vous arrivera. 8Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous produisiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. 9Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés: demeurez dans mon amour. 10Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. 11Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. 12Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. 13Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime. 14Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. 15Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître; je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître. 16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure: si bien que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera. 17Ce que je vous commande c'est de vous aimer les uns les autres. » (TOB)

Quand vous lisez ce texte, vous recherchez naturellement le verbe dominant. Quel est ce verbe ? C'est demeurer. Il est dix fois dans les dix premiers versets ("demeurez en moi et moi en vous"…). Ce verbe a une signification à la fois dans la symbolique du temps et dans la symbolique de l'espace qui, ici, ne peuvent pas être disjointes.

  • dans celle du temps : demeurer, c'est durer, persister, garder fidélité.
  • dans la symbolique de l'espace, demeurer c'est habiter.

Habiter est sans doute la nomination de l'être qui convient au mode d'être de l'homme. L'homme, essentiellement, habite. Il est du fait d'habiter. Il n'est pas d'abord constitué et posé ensuite dans un lieu.

Être, pour l'homme, c'est être-au-monde (le "monde" au sens actuel du terme, pas au sens johannique). Nous avons là le sens le plus originel du verbe "être", même dans notre histoire d'Occident. "Être" signifie présence constante, c'est-à-dire présence qui a son temps, sa durée, sa permanence propre.

 

Première partie : versets 1-6

 

●   VERSET 1.

1Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron.

Pourquoi la vraie vigne ? C'est en effet la première remarque qu'on peut faire en ouvrant le texte. Dans notre langage à nous, il est la vigne dans un sens métaphorique, donc dans un sens non-vrai ! En effet le vrai et le métaphorique s'oppose chez nous, c'est-à-dire que dans le dictionnaire, pour chaque mot nous avons un sens propre et un sens figuré (au métaphorique). Justement ici, c'est celui que nous appellerions métaphorique ou figuré qui est dit être le sens vrai. Cette différence est grande et importante pour la façon de s'approcher d'un texte de saint Jean. Le vrai n'est pas ce qui s'oppose au métaphorique. Et il y a d'autres occurrences de cette situation chez saint Jean, par exemple chapitre 6 : « Je suis le pain, le vrai » alors que pour nous il n'est pas du vrai pain. Seulement, il faut faire attention, il n'est pas dit qu'il est "du vrai pain", il est dit qu'il est "le vrai pain". Il faut donc bien distinguer deux choses. Il y a l'emploi de l'article qui dit quelque chose comme l'essence du pain : le pain essentiel n'est pas du pain. C'est en ce sens-là que Jésus est l'homme essentiel, et à ce titre il n'est pas un homme parmi les hommes ; étant l'homme essentiel, en outre, il se fait homme, un parmi les autres.

La notion de vrai (et de vérité) est une notion importante chez Jean. Elle est assez difficile d'accès parce qu'elle est très employée mais comporte assez peu d'explications sur son usage. La vérité s'oppose à l'erreur, mais pas toujours car la vérité peut s'opposer à l'ombre comme dans notre expression : « la proie pour l'ombre ». D'ailleurs l'Ancien Testament est appelé souvent "l'ombre du Nouveau" c'est-à-dire que dans l'Ancien Testament les choses sont encore non pleinement développées, non pleinement dévoilées, et c'est l'Évangile qui qui dévoile et amène à vérité ce qui est contenu de temps. Le thème de l'ombre se trouve chez saint Paul par exemple à ce sujet.

 

« Je suis la vigne » : nous avons ici un des multiples "Je suis". Il est réitéré comme très souvent puisqu'il se trouve deux fois dans le texte, ce qui permet de relancer la méditation.

Dans l'Ancien Testament la vigne désigne Israël donc la vigne a un sens collectif (« la vigne de YHWH Sabaot c'est la maison d'Israël » (Is 5, 7), et Jésus assume la totalité. C'est un principe de lecture qu'en son propre, Jésus assume des choses qui sont dites dans l'Ancien Testament à propos d'Israël, à propos du peuple. Par exemple nous avons déjà commémoré la notion de "fils" puisque Jésus appelle Dieu son Père. Or l'expression existe en Israël et c'est le peuple qui est le fils. Par exemple : « J'ai rappelé mon fils d'Égypte » (Osée 11,1) dit Dieu à propos du retour d'Israël d'Égypte vers la terre promise, et chez saint Matthieu, on trouve cette citation à propos de Jésus lors du retour d'Égypte (Mt 2,15).

« Mon Père est le vigneron ». Pour notre imaginaire, il y a quelque chose qui fait difficulté : le vigneron c'est un homme, un individu, et la vigne c'est une chose. Alors, le Père et le Fils peuvent-ils être commémorés comme la vigne et le vigneron ?

 

●   VERSET 2.

2Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il le lève (il l'enlève) et tout sarment qui porte fruit, il l'émonde afin qu'il porte plus de fruit.

« Tout sarment en moi qui ne porte pas fruit… tout sarment qui porte fruit… ». Les expressions de Jean qui semblent indiquer un tri demandent à être bien situées. Or nous les situons spontanément comme ce qui trie entre des individus dont les uns sont du mauvais côté et les autres du bon côté, et les expressions de Jean nous pousseraient vers cela : « Si quelqu'un… », « Celui qui… Celui qui ne…pas… » Ce que dit le texte c'est qu'en quiconque il y a une part des deux. L'axe du jugement ne passe pas entre vous et moi, mais passe à l'intérieur de chacun d'entre nous, dans ce que nous appelons je. Ceci est capital.

Donc en aucune façon n'abordez ce texte en disant : il y a des gens qui sont une branche morte et on ne peut rien en tirer, et il y en a d'autres qui sont vivants mais il faut qu'ils souffrent pour porter beaucoup de fruit. Ce n'est pas le sens ! Il faut entendre qu'en chacun il y a de l'irrécupérable et il y a ce qui va vers une récolte surabondante.

  • L'expression "porter fruit" est une expression fréquente chez Jean. Elle se trouve à la fin de la rencontre avec la Samaritaine au chapitre 4, on l'a aussi au chapitre 12 : « Si le grain ne tombe en terre et n'y meurt, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. » On la trouve aussi chez Paul et chez Matthieu (en particulier Mt 3, 10 que nous verrons au verset 6). "Porter du fruit" nous met déjà en rapport avec la symbolique la plus fondamentale de l'Évangile qui est le rapport de la semence et du fruit (ou du semeur et du moissonneur).

 « 2Tout sarment en moi qui ne porte pas fruit il le lève – "lever" (enlever) : c'est un verbe courant chez Jean, un mot banal, c'est le même verbe que pour "lever les péchés", "lever le corps" (“Dis-moi où tu l'as mis, que je le lève” dit Marie-Madeleine). Du fait que ce sarment paraissait être "en moi", ça peut poser question, mais cela signifie qu'en fait il n'était pas véritablement dans le Christ – et tout sarment qui porte fruit, il le purifie afin qu'il porte plus de fruit. »

Nous avons ici deux activités de vigneron. Le vocabulaire est un peu délicat et incertain pour les traductions. Le premier verbe correspond au fait d'enlever un membre inutile, de le lève, de l'élaguer ; on peut dire aussi de l'émonder. Quant à l'opération qui est visée par le deuxième terme, c'est "la taille" : tailler la vigne… Et malheureusement puisque cette taille est mise en rapport avec "il le purifie", "émonder" aurait été intéressant pour traduire le verbe johannique qui dit la taille, car "émonder" signifie quelque chose comme purifier. Il y a donc une difficulté de vocabulaire si on veut rester près du texte de Jean.

Il y a ainsi deux opérations différentes : une branche morte, on l'enlève ; une branche qui porte du fruit, on la taille pour qu'elle porte plus de fruit.

Le mot "pur" a été déjà employé par Jean au chapitre 13 : « "Celui qui a été lavé  n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds, mais il est pur tout entier  et vous, vous êtes purs mais non pas tous" – 11car il savait celui qui allait le livrer, et c'est pourquoi il dit : "Vous n'êtes pas tous purs". »

 

Que veut dire "porter plus de fruit" ? C'est à mettre en rapport avec l'expression "plus grand". Chez saint Jean "plus grand" n'est pas à entendre de façon quantitative, mais désigne l'autre région, la région de la vie éonique (ce qui est mal traduit par "éternelle"). Or dans cette région – c'est le propre de l'âge messianique – il y a abondance et surabondance, comme on le voit par exemple aux Noces de Cana où le vin surabonde !

 

●   VERSET 3.

Jn 15, La Vigne, Berna Lopez« 3Déjà vous êtes purs (émondés) à cause de la parole que je vous ai dite. » Là, ce qui est intéressant, c'est que le principe de purification c'est la parole, c'est pourquoi on peut utiliser ici le verbe "émonder" au sens de la taille proprement dite. Entendre la parole du Christ nous émonde, et ceci à nouveau fait signe vers une sorte de mystique de la circoncision qui est une purification, sans compter que la circoncision est une introduction dans le corps d'Israël, ou plutôt une marque dans le corps d'Israël puisqu'on est déjà juif au titre de la naissance.

Au IIe siècle, ce qu'on appellera plus tard le sacrement du baptême n'est pas médité – sinon par les valentiniens –, dans la symbolique paulinienne de la plongée et de l'émergence à l'espace nouveau du pneuma (plongé dans les eaux de la mort et relevé dans le pneuma), ce qui est l'icône initiale du Baptême du Christ. Par contre, la référence à la circoncision a beaucoup de place, mais déjà d'une certaine façon elle est prise dans l'ensemble du Nouveau Testament, en particulier chez saint Paul, et en cela notre passage est intéressant.

Dans les expressions et les pratiques de l'Ancien Testament, certaines sont assumées verbalement sans être gestuées et d'autres continuent à être gestuées en étant assumées. Un exemple de symbolique verbale qui demeure verbale sans prolongement gestuel, c'est la notion de sacrifice : on ne sacrifie pas d'animal et pourtant on dit : « Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché. »

Le transfert de l'Ancien au Nouveau Testament passe toujours par ce que nous appelons un sens métaphorique ou un sens symbolique. La circoncision du cœur, le sacrifice logikos (c'est-à-dire de l'ordre de la parole et non pas de l'ordre de la main, du geste), ces expressions se trouvent chez Paul, et il serait intéressant de les recenser. Prendre acte de ces choses-là, c'est s'approcher du mode d'écriture de notre Nouveau Testament, et s'approcher aussi du rapport qui existe entre les deux Testaments.

Il faudrait d'ailleurs repenser le baptême non pas comme gestuation, mais comme cela dont c'est la gestuation. Et en particulier il s'agit du sacrement de la foi, de la parole, de l'écoute : c'est la parole, l'entendre qui émonde.

 

La suite du texte montrera que le Christ lui-même est émondé pour porter beaucoup de fruit. Cette coupure, c'est donc aussi la coupure de la Croix. C'est une possibilité de relecture de ce que des choses qui, à première vue, sont néfastes, peuvent être vécues dans une perspective positive. C'est un point important. Là, il faut éviter évidemment l'intelligence par mode de causalité et de finalité (je le fais souffrir pour…). Qu'il y ait une relecture de l'effective souffrance dans une perspective positive est un trait qui est ineffaçable du Nouveau Testament. C'est à la fois quelque chose qui est ineffaçable et quelque chose qui est facilement falsifiable (avec la louange de la souffrance …).

 

●   VERSET 4.

« 4Demeurez en moi et moi en vous. »

Vous en moi / moi en vous. On peut déjà remarquer qu'il y a des passages où on demeure en Dieu et d'autres où c'est Dieu qui demeure en nous, cela aussi bien chez saint Paul chez saint Jean. Cela nous fait dire qu'on ne peut pas penser la préposition "dans" avec l'image de l'emboîtement puisque c'est réversible. Ceci nous pousse à dire que le "dans" johannique dit essentiellement la proximité ou l'intimité, ce qui fait que ça peut être réversible, car si on est intime avec quelqu'un, ce quelqu'un est intime avec nous.

Intervient ici le verbe "demeurer", il fait le lien entre la symbolique de la vigne et la symbolique de la demeure. Ce qui se gère ici, c'est l'absence du Christ sous un certain mode. À travers le mot "demeurer" il y a le thème de la présence de résurrection même si le mot "présence" n'est pas prononcé.

Nous avons vu que le verbe "demeurer" qui apparaît ici pour la première fois du chapitre est 12 fois dans notre texte dont 10 fois dans les versets 4-10 ! Il va donner sans doute le sens essentiel de tout le passage. En effet, les choses que nous avons dites sur la symbolique de la vigne peuvent s'égayer dans bien des directions. Mais les possibilités de sens vont être contractées dans une direction bien précise qui est celle de la proximité permanente de Jésus et de ses disciples, de ceux qui entendent la parole. "Demeurer dans" désigne cette proximité.

 « Demeurez en moi et moi en vous. » On pourrait s'interroger sur la qualité de parole de cet impératif : c'est un impératif non impérieux, je veux dire que ce n'est pas un impératif de législation. N'oublions jamais cela. La parole du Christ est une parole donnante, et quand elle donne c'est qu'il est donné de l'entendre.

 

Comme le sarment ne peut porter fruit de lui-même s'il ne demeure pas dans la vigne, ainsi vous non plus si vous ne demeurez pas en moi.

Ce qui est intéressant dans le verbe "demeurer" c'est qu'il est susceptible d'être employé et spécialement et temporellement. La notion de "proche" est une notion essentielle à tous égards puisqu'elle donne même le nom d'autrui : ce n'est pas autrui, c'est le proche, le "prochain". L'homme est considéré comme ayant à être le prochain, il ne l'est pas nativement.

L'intérêt de la proximité, c'est qu'elle ménage à la fois l'unité et la dualité (ou la multiplicité) : « De deux qu'ils sont, qu'ils soient un », d'autant plus un que plus deux ! Autrement dit, cela déplace notre notion arithmétique d'unité comme isolement, comme individualité, vers une compréhension de l'unité unifiante qui, précisément, n'exclut pas la multiplicité mais l'inclut, et qui a besoin de la multiplicité pour être une unité.

 

●   VERSET 5.

 5Je suis la vigne, vous êtes les sarments.

Notez bien que Jésus ne dit pas « Je suis le tronc et vous êtes les branches » donc qu'il ne faut pas traduire « je suis le cep et vous êtes les sarments » mais bien « je suis la vigne et vous êtes les sarments » car la vigne dit l'unité et l'entièreté du tronc et des sarments. Il peut d'ailleurs s'agir d'une vigne qui est arborescente, ou bien d'une vigne plantée de plusieurs plants, les deux images se trouvent dans l'Ancien Testament.

Avec le thème de la vigne et des sarments, nous tombons à nouveau sur le thème de l'un et des multiples : on a déjà vu le Monogenês (le Fils un et unifiant) et les tekna (les enfants) ; le pain et les fragments (cf. Jn 6, la multiplication des pains)…

Le mot klasmata (sarments) est un pluriel neutre qui dit la dispersion ou la multiplicité par rapport à l'unité, et qui régit tout ce qui touche le rapport de l'œuvre christique et de l'humanité. C'est un rapport singulier, unique. Notre mode d'être par rapport au Christ n'a son exemple nulle part ailleurs. Il n'est pas un autre par rapport à nous au sens où vous et moi nous sommes autres.

 

Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit, puisqu'en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

« En dehors de moi vous ne pouvez rien faire » est une phrase difficile à entendre. La première chose à faire c'est de l'entendre en même temps que ce qui est dit ailleurs : « Il est mort pour tous ». Le plus précieux de l'Évangile se trouve dans les paroles qui ont l'air contradictoires. Le rabbi n'est pas quelqu'un qui enseigne des théories, mais qui laisse ouvert l'espace de recherche de qui est son ami, son familier.

Il faut essayer de mettre en place à la fois l'exigence d'universalité de l'Évangile, et une intelligence du salut qui ne se borne pas au canton de ceux qui ont entendu parler de lui et vont à la messe le dimanche.

Nous sommes invités à penser que même en ceux qui ne savent pas reconnaître son nom, il y a une présence anonyme et sourde du Christ. Et si le Christ est fondé à dire « sans moi vous ne pouvez rien faire », cela signifie que le "moi" en question ici doit pouvoir se retrouver ailleurs sous d'autres dénominations. De même quand le Christ dit « Je suis la voie », il ne dit pas « je suis une voie »… Non ! Mais cela nous invite à essayer de penser ce "Je" comme "être-à-la-voie" pour quiconque. Une des conséquences : si quelque chose de cela pouvait se dire au cœur de ce que, de l'extérieur, nous appelons des voies différentes (des traditions différentes), l'universel ne serait pas le terme commun minimal dans une approximation des uns et des autres, mais la rencontre au plus profond des traditions.

 

Par ailleurs par cette phrase elle-même, Jésus nous invite à penser que l'homme n'est pas fondamentalement autosuffisant. L'humanité n'est pas une collection d'individus autosuffisants. C'est quelque chose qui est surtout traité par saint Paul.

Toute la question du Nouveau Testament c'est que ma suffisance n'est pas en moi. Ma suffisance – autrement dit l'accomplissement de mon être à venir – est placé dans un autrui. Seul un autrui m'accomplit et singulièrement Dieu même. Je n'ai pas en moi de quoi m'accomplir. « Nous avons notre suffisance (kauchômétha) dans l'espérance de la gloire de Dieu » (Rm 5, 2), en fait, pour Paul notre suffisance est placée dans l'espérance. Il y a en effet deux grandes altérités : celle d'autrui et celle du futur c'est-à-dire du temps. Donc il y a un retrait de ce qui est l'essentiel de moi-même : je ne suis pas égal à moi-même ou je n'ai pas de quoi m'accomplir seul.Cela se dit négativement mais c'est d'une grande ouverture par rapport à la crispation qui nous constitue.

 

●   VERSET 6.

 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme les sarments et il se dessèchec'est-à-dire que n'étant plus dans la vigne, il se dessèche –, et on les rassemble pour les jeter au feu et ils brûlent.

Il faut voir qu'il s'agit d'une coupure complexe. En effet quelque chose est enlevé puis brûlé, mais la coupure est aussi dans ce qui reste et qui n'a pas été enlevé.

Crucifié-vigneEt d'ailleurs, du fait de l'absence de Jésus, les disciples eux-mêmes vivent une expérience de coupure qui est celle d'une absence pour une plus grande présence ; par la mort Jésus s'absente du mode de présence provisoire qui le faisait un parmi d'autres, pour que s'accomplisse sa résurrection qui est un plus grand fruit : « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas », et le pneuma est le Je de résurrection en tant qu'il vient ; le pneuma c'est la résurrection en tant qu'elle nous atteint, qu'elle nous touche.

Il nous faut entendre ce chapitre 15 dans le souci des trois chapitres d'où il est tiré (chapitres 13,14 et 15). La question est : qu'en est-il de la présence de l'absence ? Ce sont trois chapitres suscités par l'alerte « Je vais vers le Père » ; « Où je vais vous ne pouvez venir ». Or la révélation qui se trouve dans ces trois chapitres c'est : "aller vers le Père" = "venir vers nous sur un autre mode", non plus sous la présence anecdotique de la courte convivialité avec Jésus, mais avec la présence de résurrection. La seule venue qui importe à l'Évangile ne désigne pas l'Incarnation mais la Résurrection.

Pratiquement il s'agit ici de trouver les noms de cette paradoxale présence : qu'est-ce qui, dans notre vie, constitue la proximité du Ressuscité (ou du pneuma) ; qu'est-ce que la vie spirituelle… tel est le souci de nos chapitres.

Notez que cette phrase du verset 6 est mise par Matthieu dans la prédication de Jean-Baptiste : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres: tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Mt 3, 10). C'est ici l'expression eschatologique de l'extériorité ultime de "ce qui n'est pas dans" : l'exclusion est exclue, la mort est morte. C'est l'arbre entier qui est brûlé (on rassemble tout le fruit mais aussi le résidu), donc c'est dit dans le langage récollectif caractéristique de l'eschatologie. Le mot "feu" est ici équivalent du froid de la ténèbre extérieure : ce qui n'est pas ajointé à la mesure de "l'être avec". Ce qui brûle ainsi, c'est donc l'exclusion et c'est l'ultime jugement. Et ce qui est en débat, ce n'est pas la lutte entre exclus et non-exclus, c'est la lutte entre prince de la vie et prince de la mort. Ce combat a eu lieu : la mort radicalement est défaite mais à d'autres égards, la mort continue apparemment de régner.

 

Deuxième partie : versets 7-17

 

●   VERSETS 7-12. Le thème du disciple et le thème de l'agapê

On passe à la deuxième partie de ce texte sur la vigne. La suture est faite par le verbe "demeurer" qui se trouvait à propos du sarment "qui demeure dans la vigne".

 7Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vousvoilà le thème de la garde de la parole qui intervient. À noter les inversions : Je demeure en vous, vous demeurez en moi ; mes paroles demeurent en vous, demeurez dans la parole, vous demeurez dans mon agapê (v. 10) –,ce que vous voulez vous le demanderez et cela sera. – Voilà le thème de la demande, de la prière, qui intervient.

8En ceci a été glorifié mon Père, que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. – Ici c'est un développement qui lie le thème de la vigne (porter du fruit) et l'accomplissement de la résurrection (beaucoup). La gloire de Dieu c'est sa présence accomplie au milieu de son peuple : c'est lorsque l'homme est accompli dans sa dimension de résurrection.

« Que vous deveniez mes disciples », on a là deux mots qui vont régir la suite de manière préférentielle. Le mot "disciple" est une variante de "garder la parole" (mes paroles demeurent en vous).

9Selon que le Père m'a aimé – voilà le thème de l'agapê – moi je vous ai aimés. Demeurez dans mon agapê.

Noter que l'agapê ne désigne pas premièrement un sentiment. En particulier foi et agapê sont deux dénominations de la même réalité, de dénominations de la même présence, du même espace et c'est ce qui est noté ici.

Donc le thème de la garde de la parole (v. 7), de la prière (v. 7) et de l'agapê (v. 9) interviennent. Gt ceci est une confirmation de ce que nous avons établi sur la réponse quadriforme en quoi consiste la présence[1] : « Si vous m'aimez, vous garderez ma parole, je prierai le Père, le Père vous enverra… le pneuma » (Jn 14) : agapê, garde de la parole, prière, envoi du pneuma. Et tout ce que nous avons lu a trait, non pas à l'un quelconque de ces termes, mais à la reprise du thème unique et fondamental de tous ces chapitres qui est : Jésus s'en va, s'absente. Ici c'est la proximité qui est mise en avant, mais cette présence du Ressuscité est selon les quatre formes, le quatrième interviendra au verset 26 : « quand viendra le Paraclet… »

10Si vous gardez mes "dispositions"[2], vous demeurez dans mon agapê selon que moi j'ai gardé les dispositions du Père et je demeure dans son agapê.

 – Ce qu'il en est du rapport du Père et du Christ est identique au rapport du Christ et de nous. Le "selon" qui est marqué ici n'indique pas que le Christ est un modèle pour qu'on fasse pareil, mais il indique que notre agapê ne peut être que le découlement de l'agapê christique : c'est l'agapê du Christ qui nous donne de pouvoir aimer.

 

11Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleinement accomplie. – La joie n'ouvre pas à proprement parler un thème autre que les quatre dont j'ai parlé, c'est la connotation affective de l'ensemble de ce que désigne la résurrection ; le mot de "joie" a toujours trait à la résurrection ou à l'eschatologie… mais comme l'eschatologie est dans la résurrection pour saint Jean, le terme de joie a cette signification particulière et constante.

 

12C'est ma disposition que je vous donne, que vous vous aimiez les uns les autres selon que je vous ai aimés – toujours rappel du thème de l'agapê.

Comment est traitée l'agapê ici ? En ce qu'elle est la disposition (entolê) : il faut refuser de parler de "commandement". Une disposition, c'est la donation de notre avoir-à-être, ce qui est déterminé pour nous, ce qui détermine notre être. L'agapê est donc la détermination fondamentale de l'avoir-à-être de l'homme. Quand nous lisons « si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions », c'est que l'agapê est en effet une disposition.

 L'agapê est l'être du Christ : « selon que je vous ai aimés. » L'agapê christique est plus grande que toute agapê. C'est ce qui est dit ensuite.

13Personne n'a plus grande agapê que celui qui pose sa psychê (donne sa vie au sens de notre vie…) pour ses amis. – Nous avons dit que le don était un mot majeur dans l'Évangile, qu'il fallait toujours le repenser à partir d'ailleurs que de notre façon habituelle de penser le don puisque Jésus dit : « Je ne donne pas comme le monde donne. » Le don culmine en se donner soi-même en plénitude qui est le propre exclusivement de Jésus, parce que c'est le mandat qu'il a reçu du Père, c'est la disposition qu'il a reçue. Et enfin le comble du don c'est le pardon : le pardon précède la création, le monde ne tient que dans le pardon (le mot "monde" étant pris ici au sens actuel du terme et pas au sens johannique).

Le mot entolê que je traduis par "disposition" signifie la détermination de l'être destinal christique ; c'est-à-dire qu'il est du destin donné au Christ de mourir pour que nous vivions, d'acquiescer pleinement à sa mort, de donner sa vie. Il nous dit : « il n'y a pas d'agapê plus grande que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » : oui, à condition que cela soit de notre destinal. Or c'est le destinal propre de Jésus. Pour nous, nous avons la capacité, sans doute, de donner du temps, de donner de notre avoir. Donner notre vie est peu conseillé. En général : « Mon petit garçon, je me suis sacrifié pour toi », ça se fait payer assez cher ! C'est pour cela que le Christ n'est pas premièrement un exemple. Il est insubstituable. Il est cela de l'humanité qui a la capacité de le faire pour l'humanité.

 

●   VERSETS 14-17.

14Vous êtes mes amis si vous faites ce que j'ai disposé pour vous.15Je ne vous dis plus "serviteurs" car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, mais je vous ai appelés "amis".

On est passé de aimer (agapan) à ami (philos). Ceci a été préparé par la toute petite phrase dont on ne voyait pas la raison d'être au verset 8 : « Vous deviendrez mes disciples » car le rapport ici, c'est le rapport disciples/amis. Le mot de "disciple" n'était pas dans le décours du texte. On ne voyait pas ce qu'il venait faire là. Il préparait la mention de l'ami, selon la phrase : « Le disciple n'est pas au-dessus du maître », il n'est pas plus grand que le maître. Seulement, le rapport de Jésus aux siens n'est plus simplement un rapport de maître à disciples, mais un rapport d'ami à amis…. Cela maintient un rapport de maître à disciples mais, désormais c'est un rapport d'ami à amis. Pourquoi ? Parce qu'il ne donne pas d'ordres qui ne se justifient pas, parce que la parole qu'il dit, il la rend effective.

À noter que saint Jean utilise les verbes phileïn et agapan (qui se traduisent tous deux par "aimer") de façon à peu près égale, sans qu'on sache s'il y a une différence.

Au verset 15 le mot "ami" s'entendra par opposition à "serviteur". Nous savions déjà au chapitre 8 que "fils" est opposé à "serviteur". Dans l'Évangile le rapport maître/disciple (qui est devenu un rapport maître/ami) va même plus loin puisque Jésus lui-même tout en étant le maître prend l'habit de serviteur pour laver les pieds des disciples (chapitre 13).

En effet, tout ce que j'ai entendu d'auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître (je vous l'ai manifesté). – Cette absence de réserve, cette donation de la parole est l'indice de ce que le rapport n'est plus rapport de maître et de serviteur – entendez en même temps qu'il n'est plus un rapport de loi –, mais un rapport d'ouverture de la totalité de l'être. Chez saint Jean nous avons souvent rencontré le don comme se définissant par opposition à la violence et par opposition au marché, donc au droit et au devoir. L'Évangile nous dit que peut-être que le droit et le devoir sont des gestions nécessaire de la violence mais que ça ne dit pas le rapport ultime de l'homme à Dieu et de l'homme à l'homme…. c'est l'ouverture de l'espace de don comme tel, et ça n'a pas pour but de créer une culture nouvelle, une culture qui serait fondée sur le don, une culture sans tribunaux, ce qui est totalement impensable. Mais cela ouvre une dimension de l'homme en lui-même dans son ensemble, une dimension d'être ensemble qui n'est pas contenue ou détenue dans ce que les sciences (sociologie, psychologie, droit…) disent de l'homme. C'est la révélation du plus essentiel.

16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis – le mot "choisi" surgit ici, il n'est apparemment pas appelé par ce qui précède sinon par l'indication que le Christ est à l'initiative de l'amitié. « Je vous ai choisis (exelexamên) », verbe qui correspond au mot eklogê (le choix) qui est l'accomplissement de la klêsis (de l'appel). Tout homme est soumis à un appel, et entendre l'appel s'appelle "être élu", "être choisi".

Et je vous ai placés pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure – voilà un rappel du mot "demeurer" et du thème de la vigne – en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera – voilà à nouveau un petit rappel de la prière, parce que nous ne pouvons rien faire que cela ne nous soit donné ; et si c'est donné, ça se demande. Toutes ces choses ont une circulation intime extrêmement précise. – 17Ce que j'ai disposé pour vous, c'est de vous aimer les uns les autres. – Ici retour de la mention "vous aimer les uns les autres" qu'on avait déjà au verset 12.

« Je vous ai placés pour que vous alliez et portiez du fruit » (v. 16) : on a ici un hendiadys entre "aller" et "porter du fruit" ; cela signifie que porter du fruit c'est être libre, la première chose étant d'aller. Ceux qui seraient tentés de penser que porter du fruit serait la parole missionnaire se trompent, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici.

 

Les derniers versets mettent donc un terme à ce qui était ouvert en vocabulaire et symbole par le thème de la vigne : porter du fruit. Par ailleurs le texte nous reconduit à penser que l'émondage que va éprouver le Christ vaut pour le Christ mais aussi pour tous les hommes. Ce qui se trouve comme coupure n'est pas nécessairement coupure pour l'ultime rejet (rassemblement des sarments morts pour le feu), mais pour porter plus de fruit, un fruit plus grand : la Passion comme moment initial du plus grand et de la fructification. Le négatif de notre vie n'est pas à percevoir comme ultime rejet de quelque chose de mort, mais dans l'émondage, le changement de sens, comme ce qui nous fait participer à la Passion du Christ, mort pour plus de fruit, un fruit plus grand.



[2] Le mot "disposition" traduit le grec entolé qui est souvent traduit par "commandements", J-M Martin tient compte du fait qu'en régime christique il n'y a plus de commandement, cf. Comment entendre le mot "commandement" dans le NT ? Exemples chez saint Jean