La figure d'Abraham est le thème essentiel de ce chapitre, mais des thèmes adjacents se trouvent dans chacun des paragraphes : la pratique de la Loi ; le message de la foi ; le don du pneuma… C'est un texte de saint Paul écrit à propos de la situation concrète dans laquelle se trouvent les Galates.

Voici une lecture faite par Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Paul et de saint Jean, en 2010. Comme il le dit lui-même à la fin : « on a donné quelques repères pour ce texte, mais tout ceci ne va pas au fond des choses. »

Comme Jean-Marie Martin le dit dans Homélie sur Ga 3, 6-14 : le grand évangile (la bonne nouvelle) de Paul  consiste en deux choses:

  • nous ne sommes pas sauvés par la pratique de la Loi, nous sommes sauvés par le don gratuit de la foi ;
  • cela n'atteint pas simplement le peuple juif, mais la totalité de l'humanité.

 

Chapitre 3 de l'épître aux Galates

Lecture suivie faite par Jean-Marie Martin

 

Le chapitre 3 de l'épître aux Galates porte en particulier sur la figure d'Abraham avec le thème de la justification par la foi. Il y a d'autres éléments qui pointent et qui seront développés plus systématiquement dans l'épître aux Romains, surtout les aspects qui concernent le pneuma. La figure d'Abraham est le thème essentiel de Ep 3, mais des thèmes adjacents se trouvent dans chacun des paragraphes que nous allons lire.

 

    Versets 1-5.

  • « 1O Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que, sous vos yeux, a été exposé Jésus Christ crucifié ? 2Eclairez-moi simplement sur ce point : Est-ce en raison de la pratique de la loi que vous avez reçu l’Esprit, ou parce que vous avez écouté le message de la foi ? 3Etes-vous stupides à ce point ? Vous qui d’abord avez commencé par l’Esprit, est-ce la chair maintenant qui vous mène à la perfection ? 4Avoir fait tant d’expériences en vain ! Et encore, si c’était en vain ! 5Celui qui vous dispense l’Esprit et opère parmi vous des miracles, le fait-il donc en raison de la pratique de la loi ou parce que vous avez écouté le message de la foi ? » (TOB)

 

Ici il y a un trait particulier de la foi qui nous ramène à la situation concrète des Galates. En effet ils ont mis en premier la foi quand ils ont entendu l'annonce première : « Jésus est mort et ressuscité pour nous » ; et maintenant ils reviennent à des pratiques dénoncées, à savoir la pratique de la loi que des juifs venus de Jérusalem sont venus leur redonner.

 

Esprit sur le monde,       #  Le thème du pneuma (l'Esprit, le souffle…)

Cependant, la question qu'il leur pose porte sur un autre aspect qui est le suivant : recevoir la foi c'est recevoir le pneuma. Ce thème du pneuma est introduit ici : « Est-ce par les œuvres de la Loi que vous avez reçu le pneuma ou par l'écoute de la foi ? »

– Le pneuma est une façon de parler de la justification (de l'ajustement) puisque c'est un pneuma de consécration, d'ajustement, or saint Paul y fait allusion ici. Il s'en sert comme une sorte d'argument.

– Il s'agit aussi de cet aspect du pneuma dont il est largement question dans la Première épître aux Corinthiens, ce pneuma qui se manifeste dans l'assemblée par des guérisons, par des signes, par des prophéties (pas des prophéties qui prévoient l'avenir, mais des prophéties au sens ancien) et ce qu'il appelle le "parler en langues". Donc Paul les reconduit à ce qu'ils ont vécu, au simple énoncé de l'Évangile auquel ils ont cru.

– Et il n'oublie pas que le plus grand don du pneuma c'est l'agapê (amour, charité….) puisque c'est en 1 Cor 13 que vous avez le grand hymne à l'agapê.

– C'est aussi un pneuma de filiation, puisque celui qui nous fait dire « Père » (qui nous fait réciter le Notre Père), donc c'est lui qui nous fait prendre conscience de notre dimension de fils et qui ouvre un espace de prière dans lequel nous disons « Père ». Cet aspect-là va intervenir dans la suite du texte des Galates mais il a aussi une très grande dimension en Rm 8.

– Il nous faut également remarquer que le mot "pneuma" est opposé au mot "chair" au verset 3 (vous avez commencé par l’Esprit, est-ce la chair maintenant qui vous mène à la perfection), on retrouve une formule classique chez Paul et qu'il est important de bien entendre, la différence de "selon le pneuma" et "selon la chair" :

  • "selon le pneuma" (selon l'esprit) signifie "selon l'esprit du Christ", selon l'esprit de résurrection ;
  • "selon la chair" désigne le comportement humain qui relève de notre première naissance.

"Selon la chair" et "selon le pneuma" sont des points de vue qui sont autant de comportements et qui s'opposent.

 

    Versets 6-9

  • « 6… puisque “Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice”, 7comprenez-le donc : ce sont les croyants qui sont fils d’Abraham. 8D’ailleurs l’Ecriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a annoncé d’avance à Abraham cette bonne nouvelle : “Toutes les nations seront bénies en toi.” 9Ainsi donc, ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham, le croyant. » (TOB)

 

C'est un ensemble qui ne fait pas beaucoup de problèmes. Nous avons ici un bon résumé de la figure d'Abraham. L'incitation fondamentale est celle qui se trouve aussi dans l'épître aux Romains : « Il a cru en Dieu et cela lui fut compté pour justification » d'après la phrase de Gn 15, 6. C'est donc à partir de la foi qu'on est fils d'Abraham.

Une deuxième citation dit une deuxième idée, à savoir « en toi seront bénies toutes les nations » (Gn 12, 3), donc cela concerne les nations (les goïms) tout aussi bien que les juifs.

 

●   Versets 10-14.

  • « 10Car les pratiquants de la loi sont tous sous le coup de la malédiction, puisqu’il est écrit : “Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la loi”. 11Il est d’ailleurs évident que, par la loi, nul n’est justifié devant Dieu, puisque celui qui est juste par la foi vivra. 12Or le régime de la loi ne procède pas de la foi ; pour elle, celui qui accomplira les prescriptions de cette loi en vivra. 13Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi, en devenant lui-même malédiction pour nous, puisqu’il est écrit : “Maudit quiconque est pendu au bois”. 14Cela pour que la bénédiction d’Abraham parvienne aux païens en Jésus Christ, et qu’ainsi nous recevions, par la foi, l’Esprit, objet de la promesse. » (TOB)

 

Nous avons ici quatre citations d'Écriture.

1. La première citation est au verset 10 : « Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi. » Le mot qui ressort de cela c'est le mot "malédiction", et de façon assez inattendue. En effet, Paul fait un premier raisonnement pour montrer que la Loi ne justifie pas : elle ne justifie pas parce qu'on ne la pratique pas, c'est le nerf de raisonnement. Par ailleurs – c'est dit de façon explicite ailleurs – « la Loi ne justifie pas » est inclus dans la formule « maudit soit celui qui ne pratique pas la Loi ». Donc la Loi ne justifie pas et elle fait qu'on est objet de malédiction.

►  La Loi est impraticable ?

J-M M : Paul ne développe pas cet aspect-là ici. Elle est impraticable parce que la parole de Dieu qui est une parole donnante, quand elle devient parole de Loi est une parole désœuvrée, une parole qui n'a pas sa fonction de justifier.

Donc ne pas pratiquer la Loi, non seulement ça ne justifie pas mais en plus cela met l'homme en état d'être maudit. En revanche, « le juste vivra de la foi ».

Noter que des termes qui disent le salut sont ici modulés : "être justifié" c'est-à-dire "être bien ajusté" ; "vivre" ; "être béni"…

Il faut bien entendre ce que dit Paul. À partir de la Loi on reste dans la non-justification, dans la non-sainteté, dans le non-ajustement, dans la non-santé spirituelle, puisque la Loi, on ne la pratique pas. Elle ne sauverait que si on la pratiquait, mais si on la pratiquait elle ne serait plus la Loi puisqu'on ne le pratique qu'à la mesure où il nous est donné de la pratiquer !

2. La deuxième citation vient d'Habaquq, elle figure aussi en Rm 1 : « Le juste vivra de la foi. » Vivre de vie neuve et éternelle, c'est la vie non-asservie, la vie où on est bien ajusté à Dieu, à autrui, à soi-même.

3. La parole de Loi n'est pas une parole qui appelle la foi, mais qui appelle la pratique, d'où la troisième citation : « celui qui fait ces choses vivra », mais il y a le fait que personne n'accomplit la Loi.

Le Christ nous a rachetés (exagorasen), ce n'est pas ici le mot qui correspond au mot de rédemption (apolutrosis). De toute façon ces mots ne sont ressaisis dans le Nouveau Testament que pour dire la libération. l'apolutrosis dit quelque chose comme le rachat d'un esclave pour le libérer. Mais s'il est vrai que dans l'achat d'esclave on paye, il faut voir que cet aspect-là de la libération n'est pas envisagé dans nos Écritures. De toute façon le mot qui se trouve ici, exagorasen, ne dit même pas cela. On le trouve dans un autre contexte : « racheter le temps car les jours sont mauvais »  (Ep 5, 16) c'est-à-dire acquérir l'opportunité du salut, le moment favorable. Mais le mot "acquérir" est un terme biblique indépendant de la notion d'achat. Par exemple Dieu dit : « J'ai acquis un peuple »

 

4. La quatrième citation concerne la malédiction : « Maudit soit tout homme qui est pendu au bois » – "pendu au bois" c'est-à-dire crucifié. Nous sommes rachetés de la malédiction de la Loi, le Christ devenant pour nous malédiction (v. 13). Il faut savoir que le mot hébreu pour dire la "malédiction" dit aussi le "sacrifice pour la malédiction" et nous avons ici quelque chose qui est un peu de l'ordre de l'apotropaïque c'est-à-dire de l'homéopathique. Par exemple, quand les hébreux sont mordus par des serpents au désert, on élève le serpent sur une hampe, et de le regarder guérit. Il y a en fait une différence fondamentale entre le serpent et les serpents, le même s'inverse de sens : cela même qui est l'objet du mal devient le principe même de la guérison dans le cas du serpent, et saint Jean y fait allusion au chapitre 3 de l'Évangile.

Le Christ est cela de l'humanité qui fonde l'humanité, qui a la capacité d'invertir le sens de la mort. Il a la capacité de faire pour lui éminemment et ensuite pour autrui une inversion du sens de la mort, en faisant de la mort une mort pour la vie et non une mort pour la mort.

 

« 14Afin que la bénédiction d'Abraham dans le Christ soit pour les nations en sorte que nous recevions la promesse du pneuma. » Voilà une notion qui sera également récurrente en plusieurs lieux et qui joue un très grand rôle dans la pensée paulinienne. "Recevoir le pneuma" est un équivalent de ce que nous avons appelé le salut, la libération. Recevoir le pneuma c'est recevoir le don d'un souffle de vie, c'est être vivifié, et c'est proche de la filiation puisque nous recevons un pneuma de filiation dans lequel nous crions « Abba, Père ».

Une autre façon de dire le salut c'est la bénédiction qui dit la même chose que la filiation puisque la bénédiction fondamentale c'est « Tu es mon fils » (Cf. Baptême de Jésus).

 

le sein d'Abraham   Versets 15-18.

  • « 15Frères, je parle selon l'homme : un simple testament humain, s’il est en règle, personne ne l’annule ni ne le complète. 16Eh bien, c’est à Abraham que les promesses ont été faites, et à sa descendance. Il n’est pas dit : « et aux descendances », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais c’est d’une seule qu’il s’agit : et à ta descendance, c’est-à-dire Christ. 17Voici donc ma pensée : un testament en règle a d’abord été établi par Dieu. La loi, venue quatre cent trente ans plus tard, ne l’abroge pas, ce qui rendrait vaine la promesse. 18Car, si c’est par la loi que s’obtient l’héritage, ce n’est plus par la promesse. Or, c’est au moyen d’une promesse que Dieu a accordé sa grâce à Abraham. » (TOB)

 

Vous avez ici à nouveau une citation d'Écriture. On lit par exemple en Gn 12, 7 : « YHWH apparut à Abram, et dit: "Je donnerai ce pays à ta descendance (à ton sperma)". »

Dans les Écritures il y a deux actes fondamentaux :

  • l'acte de la promesse qui a été donnée à Abraham
  • la donation de la Loi à Moïse comme on le verra précisé au verset 19.

Au début du chapitre nous avions vu la première citation concernant la foi d'Abraham et la deuxième citation concernant la bénédiction de toutes les nations. Ici c'est une nouvelle citation sur laquelle Paul s'appuie pour dire que "cette descendance", puisque c'est un mot au singulier, concerne le Christ. Du fait que "descendance" est un mot collectif, le raisonnement de Paul pourrait ne pas être tout à fait pertinent, mais ça ne le gêne pas du tout parce qu'en fait, c'est pertinent. En effet ce qui arrive au Christ n'a d'intérêt ou de sens pour être annoncé que parce que nous sommes inclus dans cela. C'est tout le thème des enfants dispersés, les dieskorpisména. Seulement, cela permet à Paul de dire à ses interlocuteurs que celui qui accomplit pleinement la promesse c'est le Christ, et c'est être dans le Christ qui réalise et accomplit la promesse.

Le raisonnement rebondit puisque la Loi est postérieure de 430 ans à la promesse, et la question juridique est alors : est-ce que la Loi qui intervient par la suite efface le premier document ? Non car un décret écrit en bonne et due forme, on ne peut pas l'annuler et on ne peut rien y ajouter.

 

Ici « il parle selon l'homme » (v. 15), c'est-à-dire qu'il est en train de se servir de la législation dont se servent les hommes.

Cette expression est fréquente chez Paul[1] : « Je parle selon l'homme ». Il veut dire par là que le langage qu'il emploie n'est pas adéquat à ce qu'il a à dire. Il dit quelque chose, il ajoute cela qu'il appelle une biffure c'est-à-dire qu'il raye d'une certaine façon ce qu'il vient de dire. Mais après la biffure, il revient au même langage, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas de meilleur. La seule façon de parler des choses de l'Évangile de Dieu, c'est de dire et de rayer simultanément ce qu'on dit, c'est-à-dire avec la conscience de ce que l'intelligence que nous prenons de ce qui est à entendre n'est pas à la mesure de ce qui est à dire. C'est à cela que correspondra ce qu'on appellera même dans la grande théologie, la théologie négative. On dira par exemple que Dieu est intelligent mais qu'il n'est pas intelligent au sens où nous le sommes.

 

   Versets 19-22.

  • « 19Dès lors, que vient faire la loi ? Elle vient s’ajouter pour que se manifestent les transgressions, en attendant la venue de la descendance à laquelle était destinée la promesse : elle a été promulguée par les anges par la main d’un médiateur. 20Or, ce médiateur d’un seul n'est pas. Et Dieu est un. 21La loi va-t-elle donc à l’encontre des promesses de Dieu ? Certes non. Si en effet une loi avait été donnée, qui ait le pouvoir de faire vivre, alors c’est de la loi qu’effectivement viendrait la justice. 22Mais l’Ecriture a tout soumis au péché dans une commune captivité afin que, par la foi en Jésus Christ, la promesse fût accomplie pour les croyants. » (TOB)

 

La Loi est une disposition provisoire. Ici les caractéristiques qui marquent l'insuffisance de la Loi par rapport à la promesse, c'est que la Loi a été donnée par l'intermédiaire des anges – c'est un thème connu dans le judaïsme – et le médiateur est Moïse, ce qui rejoint le prologue de Jean : « la Loi fut donnée par Moïse mais la grâce qui est vérité vient par Jésus-Christ ».

On a ici une formule un peu embarrassée « le médiateur d'un (unique) n'est pas - il n'y en n'a pas -, or Dieu est un (unique) ». Que Dieu soit "un" c'est dans la confession de foi bien connue : « Écoute, Israël, YHWH notre Dieu, YHWH, un » (Dt 6, 4).

Par cette formule difficile, Paul semble dire que le Christ n'est pas un médiateur[2]. Pour Paul il est le Fils, il est un avec le Père. La Loi, elle, est une parole promulguée par les anges, et médiatisée par Moïse qui est un homme, tandis que le Christ est Parole définitive de Dieu, il n'y a plus de médiation.

 

« 21La Loi va-t-elle donc à l’encontre des promesses de Dieu ? »Toute l'œuvre de Paul est de substituer à la parole de loi une autre parole, il faut voir pourquoi. Est-ce qu'il rejette la Loi ? Non il ne la rejette pas. Pourquoi a-t-elle été donnée par Dieu ? Il y a plusieurs réponses. D'une part elle révèle le péché puisqu'elle dit de ne pas le pratiquer. De ce fait, lorsqu'on le pratique, il est révélé comme péché. Autrement dit une des fonctions de la Loi, dans le meilleur des cas, c'est de permettre qu'il n'y ait pas déni. Elle fait reconnaître le péché mais elle n'en guérit pas. D'autre part elle a une fonction positive pour le peuple d'Israël, une fonction pédagogique.

Est-ce qu'il faut pratiquer la Loi ? Non nous ne sommes plus obligés de pratiquer la Loi, du moins toutes les ordonnances de la Loi. C'est pour cela qu'au cours du IIe siècle l'Église va distinguer les choses qui sera conservées dans la Loi de Moïse et les choses qui sont désuètes : on distingue un côté éthique et un côté rituel, c'est le côté rituel de la Loi qui est désuet… Mais ce n'est pas la bonne solution.

Paul, lui, ne rejette pas ce qu'il a reçu, seulement il prend conscience de ce que son accomplissement plénier ne se fait pas par la Loi.

 

   Versets 23-29.

  • « 23Avant la venue de la foi, nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la foi qui devait être révélée. 24Ainsi donc, la loi a été notre pédagogue jusqu'au Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi. 25Mais, la foi étant venue, nous ne sommes plus sous pédagogue. 26Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. 27Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. 28Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. 29Et si vous appartenez au Christ, c’est donc que vous êtes la descendance d’Abraham ; selon la promesse, vous êtes héritiers.» (TOB)

 

Nous avons ici la mise en évidence de l'interprétation de la situation de la Loi. Elle a une fonction pédagogique, elle est le moment pédagogique qui doit conduire au Christ[3].

« 25La foi étant venue, nous ne sommes plus sous pédagogue. » La situation qui est envisagée ici est donc le rapport de l'enfance et de l'âge adulte. Pour d'autres raisons, Paul évoque ce rapport en 1 Cor 13 après le grand passage sur l'agapê : « Quand j'étais enfant, je pensais comme un enfant ; quand je suis devenu adulte, j'ai rejeté les choses de l'enfance. »

La notion même d'enfance comme phase met l'enfant du côté d'une certaine servitude. Pour Paul, dans la perception qu'il évoque ici, l'enfance n'a pas la plénitude de la liberté et c'est une situation provisoire. On pourrait être tenté de dire que, peut-être, comme la substitution du statut mosaïque au statut christique n'est pas purement et simplement temporelle, il n'y a pas un moment où l'humanité est avant Christ et un moment où elle est après lui. Autrement dit, pour employer le langage de Jean, il y a pas un moment où humanité est dans la ténèbre, et à partir de la venue du Christ l'humanité est dans la lumière. Il n'y a pas non plus purement et simplement des ensembles culturels, des ensembles nationaux qui sont les uns à côté des autres etc.. Ceci demande à être retravaillé. Et à certains égards, est-ce que nous ne sommes pas des enfants au sens négatif du terme ?

Il faut bien voir que dans l'Évangile même il y a deux discours à propos des enfants :

  • « Devenez comme des enfants » (Cf. Mt 18, 3)
  • « J'ai rejeté ce qui était de l'enfance » (1 Cor 13).

Dans chaque contexte il faut voir ce qu'il en est, aucun des deux ne dit la plénitude du rapport à l'enfance.

 

« 26Car tous vous êtes fils de Dieu par la foi dans le Christ Jésus. » C'est ici qu'intervient un autre élément que celui qui est premièrement en discussion, dans le style de ce que nous avons déjà entendu de la promesse du pneuma, donc quelque chose de positif qui s'annonce.

« 27Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ. » Il faut d'abord entendre qu'on est baptisé par la foi puisque baptisma est synonyme de "foi". Bien sûr il y a la gestuation de la foi dans ce que nous appelons aujourd'hui "le baptême", mais par nature la foi est baptismale, c'est-à-dire que c'est la foi qui nous plonge dans la mort de quelque chose pour nous faire resurgir à quelque chose d'autre de nous-même. Toute cette symbolique est utilisée par Paul à propos du baptême en Rm 6.[4]

 

Ici intervient une phrase célèbre « Vous avez revêtu le Christ » c'est-à-dire que vous êtes vêtus du Christ.

La symbolique du vêtement est à bien entendre puisque dans nos Écritures, le vêtement est plus important que le corps, alors que chez nous c'est l'inverse. Cela est dit explicitement dans l'évangile de Philippe (même si le contraire est dit en Marc) : « l'homme est plus important que le vêtement ». Ce qui est intéressant c'est de tenir les deux à la fois.[5]

Ceci a des conséquences dans l'avènement même de la christologie car les Anciens disent facilement que le Christ "a revêtu la divinité", ce qui ne pose pas de problème pour les premiers chrétiens pour qui c'est le vêtement le plus important. Mais pour une oreille grecque de l'époque tardive, le vêtement est quelque chose de secondaire par rapport au corps, donc cette expression a été récusée dans l'interprétation du rapport du divin et de l'humain en Jésus Christ, notamment lors du concile d'Éphèse.

 

« 28Il n'y a plus juif et grec, esclave et libre, mâle et femelle car tous vous êtes dans le Christ Jésus. » On a ici trois "deux" :

– "Juif et Grec" est la récapitulation pour Paul non pas simplement de deux instances géographiques c'est-à-dire de deux peuples, mais de deux points de vue. En effet pour les juifs, ce qui a sens c'est la distinction du peuple juif et de tout le reste (les nations) ; pour les Grecs la distinction qui importe c'est la distinction des Grecs et du reste (les barbares), et là les juifs sont dans les barbares ; c'est une distinction que saint Paul emploie parfois. Ce qui est en question ici c'est donc le "deux" tel que vu par le juif et le grec : le point de vue de chacun où il y a moi (nous) et les autres.

– "Le libre et l'esclave" sont dénommés ici à une époque où il existe des esclaves et des gens libres. Paul utilise ces mots-là dans un autre sens lorsqu'il dit par exemple que le Christ nous a libérés de l'esclavage. Est-ce que ça veut dire qu'il a supprimé le statut politique d'esclave ? Non. Je ne dis pas qu'il n'y a pas vigueur dans l'esprit de l'Évangile pour que l'esclavage soit supprimé, mais ce n'est pas le thème de Paul, ce n'est pas dans son souci immédiat. Cette question se trouve posée à propos d'Onésime, l'esclave que Paul a, pour lequel il écrit une petite lettre à son patron : Lettre à Philémon. Donc nous avons dans notre passage un vocabulaire qui peut faire signe vers une situation politico-économique déterminée ou qui peut être ressaisi pour dire la liberté de la foi par rapport à l'esclavage de tout natif, et ce n'est pas le même travail.

– "Mâle et femelle" et non pas "homme et femme" car c'est l'écho de « Faisons l'homme à notre image, mâle et femelle il y les fit » (Gn 1). "Mâle et femelle" c'est quelque chose qui, en soi, peut avoir une dimension tout à fait autre que simplement la gestion de la sexualité. Je pense qu'on ne se trompe pas en disant que c'est à peu près l'équivalent de yin et yang en Chine, ou purusha et prakriti dans l'hindouisme, donc une symbolique tout à fait première[6]. Par ailleurs, c'est quelque chose qui peut être ressaisi par Paul dans la gestion de la vie de couple : « étant deux qu'ils soient un » (citation de Gn 1 qu'on trouve en Ep 5) est comme rappelé ici. C'est d'ailleurs dit à propos de toutes les dualités : « car tous vous êtes un dans le Christ Jésus. »

Il y a donc l'abolition de ces trois dualités. Le fait que ces dualités soient effacées demande à être bien compris. D'une part ces dualités ne sont pas égales, je veux dire par là que ce sont des choses s'opposent mais pas forcément dans la même opposition : mâle et femelle ne relève pas de la même opposition que libre et esclave par exemple.

Celle qui importe le plus à Paul dans le passage qui nous occupe, c'est "juif et grec" : il n'y a pas besoin de re-judaïser. En effet puisque la foi est l'héritage de la promesse, il y a ouverture à l'universalisme, et cela correspond à des questions pratiques : faut-il circoncire les païens qui se présentent ?

Il y a beaucoup de façons de comprendre l'universalisme, par exemple l'empire romain ; le concept de nature humaine (concept grec) et l'avènement de ce concept dans le concept des droits de l'homme ; la mondialisation… Il faut voir que nous sommes foncièrement concernés par l'estimation de notre posture au milieu du monde.

Je pense que la dernière dualité (mâle et femelle) est intéressante pour introduire l'unité : « étant deux, être un » qui est donc dit plus particulièrement dans la Genèse : « L'homme quittera son père et sa mère, il s'accolera à sa femme pour, étant deux, être un. » En effet le "un" en question n'est pas l'effacement de la dualité puisque le deux est nécessaire à l'unité ; c'est le fameux thème : on est d'autant plus un qu'on est plus deux[7].

Comme je l'ai dit, ce qui intéresse Paul dans le contexte immédiat, c'est la première dualité (juif et grec). Or justement, de même que la deuxième dimension (esclave et libre) ne traite pas de la situation sociologique mais fait ressortir un pôle d'unité qui n'est pas du même type que celui des autres "deux" ; ce pôle rejoint la thématique « Dieu ne fait pas acception des personnes », il ne regarde pas au visage… autrement dit c'est la révélation qu'il y a quelque chose de plus antérieur et de plus intérieur qui constitue cette unité.

« Il n'y a plus juif et grec », cela ne gère pas la permanence éventuelle de l'existence de juifs et de Grecs, donc cela n'efface pas ces réalités-là, mais cela fait sourdre un lieu plus fondamental dans lequel la différence ne joue pas même si elle continue à jouer un niveau sociologique. Par exemple la Samaritaine, en reconnaissant le Christ, devient christique mais elle ne cesse pas d'être samaritaine. Donc ce n'est pas l'équivalent de l'individualisme occidental où l'homme est d'abord un individu identifié comme individuation dans une espèce, ce qui est notre mode d'identifier. Autrement dit Paul n'est pas ici le cautionnement de l'individualisme des Lumières. L'unité en question n'est pas la simple pareilleté…

 

Donc on a donné quelques repères pour ce texte, mais tout ceci ne va pas au fond des choses.



[2] Le mot "médiateur" à propos du Christ est employé une fois dans l'épître aux hébreux, un écrit qui n'est pas de Paul.

[3] « Le mot "pédagogue" n'est pas à prendre en notre sens, ce n'est pas celui qui donne un enseignement progressif. À l'époque le pédagogue était généralement un esclave qui conduisait l'enfant et l'emmenait aussi bien au gymnase que vers des professeurs, c'était le surveillant continuel de tout ce qu'il faisait. Ce n'est donc pas celui qui permet au contraire celui qui a la main ferme et qui est chargé de réprimer, de donner le fouet. Il n'était donc pas bien considéré ! Pour Paul, la loi à ce rôle-là. » (Joseph Pierron)

[7] Ceci a été le thème d'une série de conférences, "Plus on est deux, plus on est un" (tag PLUS 2 PLUS 1)