Voici la suite du message précédent. En fait Joseph Pierron a commenté ce passage de Paul sur plusieurs séances  à Paris en 1995, dans le cadre du Centre Pastoral Halles-Beaubourg (dénommé Centre Pastoral Saint-Merry depuis 2015). La séparation en deux parties pour le blog a été faite simplement pour une question de lisibilité.

Les versets 1-10  forment un ensemble. Dans le message précédent figure le commentaire des versets 1-3 qui consistent en une phrase suspendue. En effet, c'est une description de la situation dans laquelle sont les interlocuteurs et il n'y a pas de verbe principal. Les versets 1-4 concernent l'action de Dieu et la révélation.

 

Pour information, voici la traduction des versets 4-10 dans la TOB :

  • 4Mais Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, 5alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés –, 6avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus Christ. 7Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l’incomparable richesse de sa grâce. 8C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. 9Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire fierté. 10Car c’est lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions.

 

La traduction littérale de Ep 2, 1-10 faite par J. Pierron figure dans le message précédent, c'est celle qui figure dans le commentaire qui suit.

 

Ep 2, 1-10 Le mystère du Christ maintenant

Deuxième partie : Ep 2, 4-10

Par Joseph Pierron

 

Dans la suite de nos versets on a deux petites unités, d'une part les versets 4-7 qui décrivent l'action de Dieu et d'autre part les versets 8-10 qui reviennent sur la théologie paulinienne, c'est-à-dire sur la révélation.

N'oubliez pas que pour Paul, la théologie n'est pas une doctrine, elle n'est pas enfermée dans des formules. C'est toujours quelque chose qu'on a du mal à comprendre, et Paul est continuellement obligé de dire que c'est une démarche révélante, et que ce n'est pas quelque chose d'établi.

 

Versets 4-7.

« 4Mais le Dieu étant riche en miséricorde, par son amour nombreux (débordant) dont il nous a aimés »

"Le Dieu" : Paul a pris ici le mot le plus vaste et le plus vague. Il ne fait pas allusion à la paternité de Dieu ni à sa toute-puissance, il met simplement "le Dieu" qu'on pourrait très bien traduire par "l'Insu", celui que l'on désigne ainsi mais dont on ne connaît pas l'être… Il a choisi ce mot théos (dieu) parce que c'est le mot le plus vague, et que du coup on va le découvrir au travers de ce qu'il fait.

Ce qui apparait c'est qu'il se trouve être "riche en miséricorde". C'est là une reprise très nette de la révélation de Dieu dans l'Ancien Testament. En particulier on a ça dans la révélation faite à Moïse : « le Dieu riche en tendresse et en miséricorde » (d'après Ex 34, 6). Il a été révélé à travers son amour, et son amour est de l'ordre de la "surabondance", de l'ordre de ce qui advient. En disant cela Paul fait allusion au fait que Dieu est pris lui aussi dans le mystère du mal, il est le Dieu de passage, et si on ne peut pas mettre une origine au mal, il faut reconnaître la concomitance de l'être dans le mal avec l'être dans la vie et avec l'être de Dieu. Autrement dit, l'être de Dieu ne peut pas être séparé du mystère du mal. Dieu est caractérisé ici d'une façon positive par son grand amour, son amour débordant dont il nous a aimés. La parole de Dieu était semée, et cette parole qui se révélait a atteint son sommet dans le Christ.

 

« 5Et alors que nous étions morts aux trébuchement divers, il nous a fait vivre avec le Christ. - car vous êtes sauvés par la grâce. »

La première idée de Paul, c'est la suivante : ce que l'on constate, c'est qu'on est dans le mal, et on est là comme des stériles, comme des morts. Mais pour Paul le mal peut bien apparaître, être là négativement, cependant la résurrection elle-même est semée dès le point de départ.

On se rappelle l'exemple d'Abraham qu'il prenait en Rm 4 : Dieu a promis à Abraham d'avoir une descendance, mais ce ne sera pas de son fait ; lui était vieux, il était devenu impuissant, et Sara était vieille et stérile, donc ils étaient morts tous les deux. Mais dès le départ, la résurrection est semée, car le fait qu'il y ait eu une promesse est de l'ordre de la résurrection.

Cela veut dire, en bonne exégèse, que l'homme tel qu'il apparaît, apparaît au seuil de la mort et de la résurrection. Dès le point de départ, il est créé à l'image de Dieu, c'est-à-dire susceptible d'être ressuscité, susceptible d'être mis debout.

Paul ici explique ce qu'il en est de ce pardon qui précède le don : « Dieu nous "a rendus vivants avec"… le Christ » on a ici le verbe sun-zôo-poiéô avec le préfixe sun, et le verset  suivant continue.

La traduction de ce passage est difficile, dans la majorité des manuscrits on trouve : « il nous a fait vivre-avec tô christô (pour le Christ ou au Christ) », mais d'autres manuscrits portent en tô christô (dans le Christ), c'est la leçon la plus difficile et elle est soutenue par le papyrus 46 donc par le texte le plus ancien que nous ayons de Paul, et elle se trouve dans le codex Bezae, le codex de Lyon ; elle est aussi dans un autre très bon manuscrit bien que ce soit en cursive. donc je garde : « il nous a fait vivre-avec dans le Christ ». Autrement dit, dès le moment où il y a la foi, on se retrouve dans le Christ qui créé l'unité. Et c'est cet événement qui, pour Paul, est le salut, c'est là que l'on est sain et sauf.

Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est là qu'on a toute chance de réaliser ce qu'il en est de l'être humain dans la pensée de Dieu. C'est par grâce, c'est gratuitement, c'est dans le pardon que l'on est sauvé, que l'on est orienté vers ce que le Christ attend de nous. Le mot se trouve bien souligner ici parce que ce qui a été mis en tête, c'est le mot khariti (par grâce), gratuitement. Le fait d'être sauvé, Paul en parle à tous les temps : il est aussi bien au présent (vous êtes sauvés, par exemple en 1 Cor 1, 18), qu'au futur (Rm 5, 9-10) et on peut le voir comme ici au parfait (Ep 2, 5 et 8), sachant que le parfait désigne un événement qui s'est réalisé et dont le résultat dure. Par exemple quand on dit que le Christ est ressuscité on emploie le parfait parce qu'il est ressuscité et qu'il reste ressuscité.

Ici donc Paul pense certainement à la foi ; et donc, à ce moment-là, nous sommes liés au Ressuscité, et nous sommes dans sa gloire par l'acte de foi.

 

différents niveaux de l'univers« 6et il nous a éveillés avec lui, et il nous a assis dans les hauts cieux (dans le monde supra-terrestre), dans le Christ Jésus. »

Les mots avec le préfixe sun sont multipliés ici : au verset 5 on a sun-zôo-poiéô (il nous a fait vivre ensemble avec lui) ; et au verset 6 on a sunégeïrô (il nous a ressuscités avec lui) et sugkathizô (il nous a assis dans la gloire avec lui).

Dans le langage de Paul la mort n'apparaît jamais comme quelque chose d'absolu. Il n'y a pas du tout la notion biologique de mort que nous avons. Pour Paul, mourir c'est toujours "mourir à" quelque chose ; quand il dit qu'on est mort c'est qu'il y a un état de rupture, il y a un "mourir à" qui existe, mais le "mourir à" ne disparaît que quand on a "vivre à". L'homme ne peut pas exister sans "être à", ou "être avec", ou "être de" ou "être par". Paul ne voit jamais l'homme enfermé dans son égoïté, dans son sujet. On peut dire qu'il est à l'opposé de toute une recherche psychologique et même théologique qui est basée sur le "je". Jamais Paul ne passera un "je" sans qu'il n'y ait un "tu". : on est à, on est de, on est pour, on est toujours en relation… L'être de l'homme c'est d'être situé de cette façon-là.

Et Paul dit : ce qui est nouveau, c'est où se produit la révélation de la mort du Christ, et c'est d'abord dans le fait que nous ne sommes pas morts : il nous a fait vivre, il nous a rendus vivants. Le miracle de la miséricorde de Dieu, c'est que la colère de Dieu est transcendée, c'est-à-dire que ce n'est pas le sentiment de la colère de Dieu qui est transcendé, mais ce qui est surmonté c'est la distance qu'il y avait avec Dieu.

On retrouve cela mentionné dans l'épître à Tite  3, 5 : « selon sa grande miséricorde, il nous a sauvés par le bain de renouveau. » Ici Paul fait allusion au baptême mais pas au rite baptismal. Ce qui est premier dans la pensée de Paul, même quand il y a le rite du baptême, c'est l'événement du salut qui se produit. C'est donc le fait que le Christ qui ressuscite ne dit plus seulement le "je" de Jésus de Nazareth, mais il dit le "nous" de tous les hommes appelés.

Dans la volonté de Dieu, tout homme prend consistance et force par cette réalité qui est que, par la foi, nous appartenons au Christ, nous sommes du Christ. On avait cela en Col 2, 13. L'idée qui est ici derrière la pensée paulinienne, c'est une pensée qui est extrêmement développée : nous sommes le Corps du Christ ; le Corps de Jésus ressuscité c'est les croyants qui vont l'être. C'est dans la ré-assomption de toute l'humanité et de ses possibilités que cela se trouve.

J'ai dit que le baptême n'était pas conçu ici comme un rite, il n'est pas répétable. Il est conçu comme un événement puisqu'il est conçu comme l'acte décisif qui se produit : c'est là qu'on se trouve en communion avec l'amour gratuit de Dieu.

Très souvent, dans l'Église, le côté juridique a dominé du point de vue du baptême, et on a attribué une valeur au rite beaucoup plus qu'à l'événement qui se produit. Si je le réduits à un rite, je me coupe d'un courant qui est bien attesté, en particulier dans les Odes de Salomon. Pour ce courant le baptême est vraiment un événement qui se produit et qui a son départ dans la miséricorde de Dieu, dans la manifestation du Christ et surtout dans l'accueil par la foi. Les Odes de Salomon datent 250 après Jésus-Christ, le milieu du IIe siècle, voire surtout les odes 11, 15, 17, 21, 25, 35, 36. La liturgie baptismale de l'Église grecque a mieux conservé cet aspect que nous.

Nous, nous disons simplement « je te baptise au nom du Père, au nom du Fils, au nom du Saint Esprit » et le baptême est un rite qui est donné ; dans la liturgie grecque on dit « aujourd'hui (sêmeron) le maître (despôten) est venu pour le baptême afin que tu ressuscites (que tu te lèves vers le haut) comme un homme[1] », c'est une phrase liturgique qui a une densité bien supérieure à « je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». L'allusion au maître (despotês) renvoie au maître du festin des noces de Cana puisque les Grecs célèbrent en même temps les mages, le baptême de Jésus et les noces de Cana, c'est cela qui est Noël pour eux.

 

Ceux qui étaient sous l'emprise du péché sont donc levés de la mort, le Christ les a fait vivre et à ce moment ils appartiennent aux "hauts lieux" donc au domaine du mystérieux, à ce qui est de l'ordre de l'inouï et on ne sait pas où cela nous conduit.

Ce verset se termine par la fameuse formule paulinienne "dans le Christ Jésus", il ne s'agit pas d'une union mystique, d'une union utopique mais d'une réalité : tu es un homme mais le Christ est là, il te transforme par son Esprit.

 

Versets 7-10.

Nous passons maintenant aux versets 7-10. Jusqu'ici Paul a juxtaposé ce qu'il en est de l'homme, ce qu'il en est de toute une part de lui-même. En effet la ligne de démarcation entre les deux mondes ne passe pas entre les hommes, ne passe pas entre les peuples, mais passe au travers de chaque homme. Et il est certain que le Christ est concerné par toutes les hommes et par toute l'humanité, autrement dit que le mode d'action de sa mort et de sa résurrection joue aussi pour ceux que nous appelons les non-croyants.

« … 7afin qu'il montre dans les éons à venir, la richesse surabondante de sa grâce, dans la bonté qu'il a sur nous dans le Christ Jésus. »

Dans la perspective que Paul nous donne, il met hina (afin que), mais chez Paul il ne faut jamais attribuer aux particules conjonctives le sens qu'elles sont dans le grec classique. Donc cet hina il ne faut pas le prendre au sens final mais beaucoup plus de l'ordre du découlement, de l'ordre de ce qui advient. On pourrait très bien traduire : "de sorte que", "de telle manière que", ou bien mettre simplement " : ", et dire que c'est là que ça se manifeste.

Et justement, pour Paul, "se manifester", "se montrer" est très important, ce n'est jamais simplement de l'ordre de l'indication et de la monstration. De même la parole n'est jamais le concept pour Paul, elle est l'ouverture de la bouche, elle est ce qui donne une force qui est en train de se mettre en œuvre, elle est l'acte initial qui ouvre vers le futur et elle ne peut que réaliser ce qu'elle dit. La parole se manifeste, cela veut dire qu'elle rend actuel, qu'elle rend présent, qu'elle n'indique pas simplement mais qu'elle réalise en elle-même.

Et cette ouverture qui n'en finit pas, dans les siècles qui viennent cela manifeste la richesse surabondante de sa grâce. Quand il s'agit du mystère de Dieu, Paul se réfère toujours à la grâce et à la gratuité et en même temps il se retourne vers ce qui est abondant et il utilise souvent le style "combien plus". Pour lui c'est toujours quelque chose qui n'est pas explicable, qui n'est pas définissable, qui ne peut pas être enfermé. La richesse va donc être ici huperballon, dépassant tout. C'est ce qui est hors norme, hors mesure, c'est vraiment la gracieuseté de Dieu et la gratuité de Dieu. Et cela va se manifester au travers du Christ.

Paul utilise ici le mot khrêstotês (bonté) comme dans Rm 2, 4. C'est un équivalent de la patience, de la longanimité, du fait d'attendre : Dieu n'est pas pressé, Dieu a une telle richesse que cela peut traverser l'épaisseur. C'est un mot qui est à l'opposé de l'étroitesse, de ce que serait la sévérité de Dieu, voir par exemple dans Rm 11, 22.

Donc pour Paul la grâce est arrivée sur nous comme une douceur, mais c'est aussi quelque chose qui a de l'ampleur et du dynamisme, quelque chose qui surmonte toutes les étroitesses et toutes les sévérités. La bonté nous entoure et nous environne, et cet environnement est dans le Christ Jésus. Pour Paul, c'est là la base de l'attitude fondamentale du chrétien, c'est qu'ayant écouté, ayant entendu, à partir de cela il doit rayonner.

On trouve ici un écho du psaume de Salomon 5, 18, psaume écrit entre 70 et 50 avant JC : « Et que ta longue bienveillance vienne sur Israël dans ton royaume ». C'est déjà le souhait du juif de cette époque-là.

Paul dit que c'est réalisé « dans les éons (en toïs aïosin) qui viennent». J'ai déjà dit que l'éon (aïon) peut indiquer aussi bien un monde - donc quelque chose de spatial -, que quelque chose de temporel, comme s'il y avait des espaces du monde, comme s'il y avait quelque chose qui se déroulait… et que ce qui était semé et qui était le fondamental (l'originel) prenait des formes d'apparition différentes selon les éons.

À cette époque-là les juifs mettaient des anges un peu partout, aussi bien derrière chacune des tribus d'Israël que derrière chacune des étoiles, qu'au travers des signes du zodiaque. Ils en mettaient même derrière chaque homme - ces fameux anges gardiens.

Ces éons apparaissent donc comme étant des puissances. Pourquoi Paul les mentionne-t-il ici ? J'ai l'impression que dans cette région de Colosses et d'Éphèse, cette région de la vallée du Lycus, se répandait, venant de l'Iran, non seulement les religions à mystères, mais une conception du monde où celui-ci est une série de sphères imbriquées les unes dans les autres, chacune de ces sphères étant commandée par un ange principal qui avait des légions d'anges à son service. Aussi, pour paraître intelligent, pour bien exprimer leur christianisme, la tentation de ces gens-là était de multiplier les intermédiaires entre le Christ et Dieu. On voulait maintenir la grosse acquisition du judaïsme, à savoir la transcendance de Dieu, et pour marquer cette transcendance, on multipliait les intermédiaires. À ce compte-là le Christ était d'abord au bas de l'échelle et il avait dû remonter au travers des éons pour arriver jusqu'à Dieu son Père.

Or Paul ne peut pas supporter que le Christ, ne soit pas directement le Fils, ne le soit pas immédiatement. D'où il va mentionner, en passant, ces éons. Dans la suite de l'épître il dira : « Ils n'ont même pas été capables de vous garder contre le mal ; alors encore moins peuvent-ils vous sauver »… et il leur dit : « ne vous en préoccupez pas, vous n'en avez que faire ; il suffit que vous ayez la foi au Christ, et là vous êtes en communion avec le Dieu transcendant, avec le Dieu qui est l'Insu, à travers l'inouï de la résurrection. »

Le miracle c'est que l'Église, au bout de 12 siècles, a réussi, en prenant tous les noms de ces anges chez saint Paul (Dominations, Princes…) à en faire neuf chœurs d'anges ! Et Paul dit : « dans le futur, dans ce qui advient, ne compte que la manifestation. Il ne peut y avoir autre chose que le fondamental, l'essentiel, le définitif et l'ultime, à savoir la révélation de la résurrection du Christ au travers de tous et de chacun ; c'est là qu'est l'accomplissement, ce n'est pas ailleurs. »

 

« 8Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés au travers de la foi, et ceci ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu, 9et cela ne vient pas des œuvres, afin que personne ne se glorifie (ne s'enfle, ne se vante)  »

Paul reprend ici sa thèse principale, le fait que nous sommes sauvés non plus simplement "par grâce" (khariti), gratuitement, mais "par la grâce" (tê khariti). Et il s'agit évidemment de la mort et de la résurrection du Christ. Il met cela ici parce qu'il met "au travers de la foi".

Mais chez Paul la foi n'est pas une vertu, la foi n'est pas un acte de mérite, elle est simplement un accueil et un recueil. Il n'y a pas trois vertus théologales qui seraient la foi, l'espérance et la charité, mais il y a trois attitudes, trois modes d'être fondamentaux à partir d'une seule réalité : la rencontre de la mort et de la résurrection du Christ qui se fait dans l'écoute du message. C'est en écoutant le message qu'il y a immédiatement présence du salut, et c'est complètement gratuit.

C'est ce que Paul dira au sujet d'Abraham à propos de sa foi : “cela lui fut compté à justice”. Non pas que ce soit un mérite de la part d'Abraham que d'avoir cru. Non ! La parole lui est tombée dessus, il l'a accueillie, il l'a reçue ; et Paul dira : « cela lui a été compté à justice », c'est-à-dire que cela lui a été attribué comme étant la bonne direction, comme étant le bon ajustement, comme étant ce qui allait se réaliser. Et effectivement il allait avoir un fils et mettre en marche le peuple des croyants.

Ensuite Paul dit : « et cela (kaï touto) ne vient pas de vous ». Le "cela" est au neutre, et quand il emploie le neutre, il s'agit généralement de l'Esprit.

Et puisque cela ne vient pas de vous, il faut être décentré, « c'est le don de Dieu ». Donc le principe de l'existence humaine, ce qui peut faire surgir l'homme, ce qui peut le porter devant lui, ce qui peut le mettre dans un projet, dans une main, c'est le fait qu'il y ait le don de Dieu, cela ne vient pas de nous. Le principe d'où vient le salut, d'où vient la marche en avant, d'où vient d'intelligence est le don gratuit de Dieu. Et donc « cela ne vient pas des œuvres ». Le mot "œuvre" est utilisé volontairement parce que c'est un mot classique pour indiquer l'accomplissement des commandements de la loi, les œuvres de la loi (erga tou nomou), on trouve cela par exemple en Rm 33, 20 et 28 ; Ga 2, 16 ; Ga 3, 2 et 5. On sait la conception équivoque que Paul porte sur la loi, la loi pouvant être comprise pour lui comme l'indication voulue par Dieu, ou bien au contraire la loi étant prise comme commandement.

Pour lui ces œuvres sont des "œuvres de la chair", c'est-à-dire les œuvres de l'homme dans son intelligence, sa volonté mais en tant qu'enfermé sur lui-même et donc voué forcément à la mort et donc à la disparition. Les œuvres de la chair sont des œuvres qui ne tiennent pas, qui ne font pas le poids et qui ne font pas le passage, ce sont aussi les "œuvres des ténèbres" (cf. Rm 13, 12 et Ep 5, 11). Pour Paul, accomplir les commandements de la loi en tant que commandements et non comme indications pour une foi plus grande, c'est rester dans la ténèbre, c'est ne pas être dans la lumière, c'est donc être des aveugles qui conduisent des aveugles. Des paroles comme celle-là ce sont des paroles cinglantes pour le milieu juif auquel Paul s'adressait aussi.

Le salut ne peut donc venir ni de vous-même ni de l'homme ni de ses œuvres dans l'accomplissement de la loi parce que l'homme ne peut pas se glorifier (se vanter). Paul dit : vouloir se construire soi-même, c'est se détruire ; ce n'est pas du tout être pris dans la gloire de Dieu qui est quelque chose de gratuit.

Ce qui est important pour Paul c'est de ne pas rester dans la solitude, mais de construire avec Dieu. Ceci est sans doute la découverte fondamentale de sa vie à lui, c'est probablement ce qu'il a retenu en premier de l'événement de Damas quand il a été terrassé par cette vision lorsqu'il était à cheval. Ce qui a été premier, c'est qu'il s'est rendu compte de ce que son interprétation de la loi le conduisait à des erreurs, le conduisait à la mort, le conduisait à persécuter ce qui était la révélation de Dieu. D'où continuellement, Paul reviendra sur cela : ce n'est pas de nous-mêmes, ce n'est pas par nos œuvres que nous sommes sauvés.

 

Et on a ensuite le beau verset 10 : « 10car nous sommes son œuvre (poiéma, création, poème), ayant été créés dans le Christ Jésus en vue des œuvres bonnes que Dieu avait prédéterminées afin que, en elles, nous marchions. »

En tant que sauvés, en tant que déjà ressuscités, nous sommes la création de Dieu, son poiéma[2]. Autrement dit Paul voit très nettement que ce qui est originel dans la création, ce n'est pas la fabrication mais c'est le fait qu'on soit appelé, et que donc le pardon soit déjà là.

On parlera donc de "nouvelle création" mais il ne faut pas la concevoir comme un ajout. Ce n'est pas quelque chose qui serait mis en remplacement, ce n'est pas une restauration. Cette création, c'est ce qui fait resurgir le sens le plus originel de ce que Dieu voulait en créant. C'est ce qui fait apparaître et manifester ce que Dieu voulait lorsqu'il appelait l'homme à être. Or on voit que cette création qui est toujours nouvelle est continuellement refondée dans le Christ. C'est cette deuxième prise de conscience d'être créé qui donne le sens premier, le sens sourciel de ce qu'il en est de la volonté de Dieu.

Autrement dit, quand Dieu dit « faisons l'homme à notre image », il dit : « faisons le Christ ressuscité ». Dès ce moment-là il est semé, dès ce moment-là la parole est active ; dès ce moment-là la parole est en quête de sa réalisation. Et cette parole première est active aussi chez ceux qui ne croient pas en la mort et la résurrection du Christ. Et cette parole se dévoilera dans des œuvres bonnes. Ce ne sont pas des œuvres que vous détermineriez bonnes, mais ce sont celles qui sont bonnes parce qu'elles tendent vers l'accomplissement du mystère de Dieu. C'est Dieu qui fera, ce n'est pas vous qui aurez un catalogue d'œuvres bonnes et d'œuvres mauvaises ! Vous n'avez qu'à vivre dans cet immense appel et dans cette immense espérance où il faudra faire rayonner le pardon de Dieu au travers de votre propre pardon.

Et comme dit Paul « afin qu'en elles nous marchions » c'est-à-dire que dans cette œuvre bonne nous soyons en train de marcher.

On sent qu'il y a dans cette pensée paulinienne une richesse assez étonnante. Il a bien vu que ce qui s'opposait au mal, ce n'était pas le bien mais c'était le pardon, c'est-à-dire la décision de Dieu de créer l'homme, de le créer dans son Fils et pour son Fils. C'est là qu'on est renvoyé au mystère de Dieu. Je ne peux pas renvoyer Dieu à une transcendance abstraite, je ne peux le renvoyer qu'à la transcendance d'un Dieu qui vient, qui se manifeste, qui est un Dieu pascal.



[1] Note de la rédaction : je n'ai pas trouvé dans quelle Église grecque on prononçait cette phrase. Si quelqu'un le sait qu'il le dise dans un commentaire à la fin de ce message.

[2] Le terme poiéma se trouve 27 fois dans la LXX, dont 18 dans l’Ecclésiaste, quand il renvoie la création, il est associé au travail du potier (Is 29,16) ou des mains (Ps 91,5).