Lors de cette session, J-M Martin a lu deux textes primitifs (L'Eucharistie du dimanche racontée par saint Justin, puis La prière eucharistique dite d'Hippolyte de Rome) et commentés divers moments (Agnus Dei, Kyrie eleison, Sanctus….), il a abordé la question de la Présence, et il a répondu à des questions des participants.

Ce qui figure ici est une reconstitution à partir des notes prises par un participant, en particulier certaines choses ont été déplacées pour mettre ensemble ce qui concerne la même thématique, et quelques éléments ont été ajoutés venant d'autres interventions de J-M Martin.

 

L'Eucharistie

Par Jean-Marie Martin

 

PREMIÈRE PARTIE : ÉLÉMENTS DE L'EUCHARISTIE

 

1°) L'Eucharistie du dimanche racontée par saint Justin.

Au IIe siècle, vers 150, saint Justin raconte ce qui se passe quand les chrétiens se réunissent.

  • Eucharistie, Marie-Jeanne Hanquet« 3 Le jour qu'on appelle le jour du soleil [le dimanche] tous, de la ville et de la campagne [(de Rome et de la campagne romaine] se rassemblent en un même lieu.
    Ensuite on lit les mémoires des apôtres [les évangiles] et les écrits des prophètes [les épîtres du Nouveau Testament] autant que le temps le permet. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour exhorter à l'imitation de ces beaux enseignements
    5 Ensuite nous nous levons tous et nous prions ensemble à haute voix.
    Puis, comme nous l'avons déjà dit, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain avec du vin et de l'eau. Celui qui préside fait monter au ciel les prières et les eucharisties – c'est le discours eucharistique – autant qu'il peut et tout le peuple répond par l'acclamation "Amen".
    Puis a lieu la distribution et le partage des choses consacrées à chacun. Et l'on envoie leur part aux absents par le ministère des diacres.
    6Ceux qui sont dans l'abondance qui veulent donner, donnent librement, chacun ce qu'il veut. Et ce qui est recueilli est remis à celui qui préside. Et il assiste les orphelins, les veuves, les malades, les indigents, les prisonniers, les hôtes étrangers, en un mot il secourt tous ceux qui sont dans le besoin.
    7Nous nous assemblons tous le jour du soleil parce que c'est le premier jour où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde et que ce même jour, Jésus-Christ, notre Sauveur, ressuscita des morts. »

Les grandes articulations de la messe sont donc déjà dites de la manière la plus simple :

Rassemblement – Écoute – Pain

Aucun de ces moments ne désigne une partie exclusive, mais plutôt un aspect de la même réalité, car "être rassemblé" c'est le fait d'avoir entendu la voix du Pasteur qui dit le nom propre (Cf. Jn 10). Et de même, nous savons qu'entendre la parole et manger le pain ne sont pas deux choses différentes.

Le mot central du texte de Justin c'est : « il fait monter les eucharisties ».

Cela correspond aujourd'hui à : « – Élevons notre cœur – Nous le tournons vers le Seigneur – Rendons grâce au Seigneur notre Dieu – Cela est juste et bon » – jusqu'à l'acclamation Amen.

 

2°) Agnus Dei, Kyrie eleison, Je confesse à Dieu

Ce qui est absent du texte de saint Justin, c'est : "l'agneau de Dieu" (Agnus Dei), "Seigneur prend pitié" (Kyrie), le "Je confesse à Dieu" (Confiteor), or c'est cet ensemble qui fait difficulté spontanément pour nous.

 

 

Voici l'agneau de Dieua) " Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde…"[1]

L'origine de cette expression est la parole de Jean-Baptiste : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (Jn 1, 29), cette phrase ne figurant que dans l'évangile de Jean.

Cette phrase fait difficulté : elle est très opaque, en dépit de sa répétition dans les liturgies. D'abord il y a l'agneau : pour nous qu'est-ce que cela dit ? Ensuite le péché : qu'est-ce que cela dit ? Et puis, quel rapport entre les deux ?

À propos de l'agneau, il y a une chose que je peux dire, c'est que l'animal donne lieu à pratique, à pratique fondatrice, à pratique essentielle : il donne lieu à sacrifice… Deux choses à ce sujet chez Jean :

– Dans l'évangile de Jean il y a une allusion explicite à l'agneau, c'est sur la croix (Jn 19, 31-37) : ils ne lui brisent pas les jambes comme ils font aux deux autres, et il est très important que le sang flue, c'est le sang de la résurrection, le sang du pneuma qui ressuscite. Puis Jean cite l'Écriture : "Pas un de ses os ne sera brisé" [d'après Ex 12, 46].

– L'Apocalypse parle de « l'agneau égorgé dès avant la constitution du monde » (Ap 13, 8) et c'est ce par quoi le monde tient.

Le péché, dans le Nouveau Testament, n'est pas d'abord une infraction à un commandement, le péché c'est un des noms les plus propres d'un prince, le prince de ce monde. Ce n'est pas d'abord un acte humain. Le péché c'est un prince, saint Paul le dit clairement : « Le péché a fait son entrée dans le monde, il a traversé et il a régné. » (D'après Rm 5, 12-14).

La levée du péché c'est le jugement du prince de ce monde. « C'est maintenant le jugement de ce monde-ci, maintenant le prince de ce monde commence à être jeté dehors. » (Jn 12, 31) Autrement dit le prince de la mort et du meurtre est, en son principe, débouté de sa puissance, il est annoncé vaincu par la résurrection qui est le dépassement de la mort et donc du meurtre, et donc l'ouverture du royaume qui est l'espace régi par la lumière ou par l'agapê. Ce sont des choses qu'il faut tenir ensemble.

Et c'est l'agneau, à savoir la mort sacrificielle de Jésus et donc sa résurrection, qui est le maintenant, qui est le principe d'expulsion de celui qui tient en servitude l'humanité, puisque l'humanité est asservie à la mort et au meurtre.

 

corps eucharistique du Christ●  Parenthèse sur "Voici l'agneau de Dieu".

Je note en passant qu'au moment de la communion, l'expression "Voici l'agneau de Dieu" n'est pour nous qu'un effet de langage qui ne donne pas lieu à pratique. En effet, au niveau de la célébration eucharistique, vous prenez un morceau de pain consacré, vous l'élevez et vous dites « Voici l'agneau de Dieu »[2], en même temps vous montrez ce qui a l'air d'être du pain, et vous dites que ce n'est pas du pain : « C'est le corps de Jésus»[3]. Tous ces termes – "corps de Jésus, "pain vivant" ou "pain de la vie", "agneau de Dieu" – sont fondamentalement de même statut dans l'Écriture. Simplement un certain nombre des dénominations – nous en avons trois ici, ça vaut pour beaucoup d'autres – font partie de la symbolique "dite", et d'autres vont jusqu'à la symbolique où le dit est gestué.

La symbolique eucharistique se gestue dans le pain et le vin. En même temps elle a une référence verbale à la symbolique de l'agneau, où chair et sang prennent un sens. Cette symbolique de l'agneau est une symbolique gestuée dans le judaïsme, qui n'est pas gestuée comme telle chez nous puisque nous ne mangeons pas sacramentellement l'agneau pascal.  C'est donc une symbolique purement verbale, et comme elle est verbale, elle a la tâche de déployer les divers sens de ce qui est présenté : la symbolique de l'agneau de Dieu est une symbolique aussi sérieuse que les autres, mais c'est une part de la symbolique "dans la parole" qui n'est pas une symbolique gestuée.

 

b) Kyrie et Confiteor :

Les deux n'en font qu'un :

  • Le Kyrie est la confession la plus originaire
  • Le Confiteor était une préparation privée du prêtre qui ensuite a pris place dans l'Eucharistie.

Dieu vient vers nous avec miséricordePour le Kyrie, il y a deux difficultés.

La première difficulté c'est la traduction en français de "Kyrie eleison", car elle ne dit rien… ou bien elle le dit mal : « Seigneur prend pitié ». Le mot "pitié" a d'abord une connotation négative qui ne dit pas ce qu'il devrait dire ici. En effet dans la mystique juive "eleison" est une façon de dire "la miséricorde". Cela désigne la première chose créée qui fait la cohérence de tout ce qui existe. Dans la pensée juive, la miséricorde a plus d'importance que la gravitation universelle chez nous, façon de dire la consistance des choses. Cela signifie : le pardon précède la création.

Il ne faut pas oublier non plus que le Kyrie commence par une litanie[4]. Or une litanie est un chant de procession, donc un chant de marche. Cela concerne les déplacements qui préparaient le rassemblement. Et c'est le premier mot de Justin : « Le jour du soleil tous se rassemblent en un même lieu ». C'est donc le fait de marcher de la dispersion vers l'unité. La demande de la miséricorde unifiante est la prise de conscience de ce qui nous disperse, avec la conscience que c'est une assemblée convoquée par une parole convoquante. Il y a d'abord la prise de conscience rassemblante qui nous fait prendre conscience de tout ce qui écarte, de tout ce qui exclut. On ne commence pas par rêver l'unité faite, mais on prend conscience de ce que l'unité est à faire (la dispersion c'est le péché).

La deuxième difficulté c'est qu'il y a une grossière différence entre d'une part les répartitions médiévales mises entre mal et bien, et d'autre part notre mode psychologique de lire la conscience. Spontanément l'homme moderne ne se reconnaît pas dans ces types de lecture qui étaient parfaitement adaptées à d'autres époques.

 

3°) La prière eucharistique dite d'Hippolyte de Rome[5].

Prenons maintenant la prière eucharistique d'Hippolyte qui date de  215 environ.

 

a) Introduction :

  • - Le Seigneur soit avec vous !
    - Et avec ton esprit !
    - Élevons les cœurs.
    - Ils sont tournés vers le Seigneur.
    - Rendons grâces au Seigneur !
    - C’est digne et juste !

Remarque : « Élevons notre cœur » : déplacement vertical auquel nous sommes invités… Dans le "Kyrie eleison", il s'agissait d'un déplacement horizontal.

 

Christ unifiantb) Prière eucharistique.

  • Nous te rendons grâces, ò Dieu, pour ton Enfant bien-aimé Jésus-Christ, que tu nous as envoyé en ces derniers temps (comme) sauveur, rédempteur et messager de ta volonté, qui lui est ton Verbe inséparable par qui tu as tout créé et en qui tu te complais. Tu l'as envoyé du ciel dans le sein d'une vierge. Dans ses entrailles il a été conçu et s'est incarné, il s'est manifesté comme ton Fils, né de l'Esprit et de la Vierge. Il a accompli ta volonté, et pour t'acquérir un peuple saint, il a étendu les mains tandis qu'il souffrait pour délivrer de la souffrance ceux qui croient en toi.
    Tandis qu'il se livrait à une souffrance volontaire, pour détruire la mort et rompre les chaînes du diable, fouler aux pieds l'enfer, répandre la lumière sur les justes, établir l'Alliance et manifester la résurrection, prenant du pain, il te rendit grâces et dit : “Prenez, mangez, ceci est mon corps qui est rompu pour vous”. De même le calice, en disant : “Ceci est mon sang qui est répandu pour vous. Quand vous faites ceci, faites-le en mémoire de moi.”
    Faisant mémoire donc de sa mort et de sa résurrection, nous t'offrons ce pain et cette coupe en te rendant grâces de ce que tu nous as jugés dignes de nous tenir devant toi et de te servir comme prêtres, et nous te demandons d'envoyer ton Esprit Saint sur l'offrande de ta Sainte Église, de rassembler dans l'unité tous ceux qui participent à tes saints (mystères). Qu'ils soient remplis de l'Esprit-Saint, pour l'affermissement de (leur) foi dans la vérité, que nous puissions ainsi te louer et te glorifier par ton Fils Jésus-Christ…
    Par lui, à toi gloire et honneur avec le Saint-Esprit dans ta Sainte Église et maintenant et dans les siècles des siècles.
    Amen

 Dans la prière eucharistique elle-même, il y a deux fois le mot "gloire" (ou glorifier) et trois fois le mot "rendre grâce".

 

4°) Quelques éléments (Sanctus, doxologie…)

 

Pour aider à suivre ce que dit J-M Martin, voici le canevas de la célébration avec les éléments dont il a parlé.

  • INTRODUCTION « … C'est pourquoi, avec les anges et tous les saints, nous proclamons ta gloire, en chantant (disant) d'une seule voix : »
    SANCTUS « Saint Saint Saint le Seigneur, le Dieu de l'univers. Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Hosanna au plus haut des cieux. »
    POST-SANCTUS et EPICLESE « Toi qui est vraiment saint, Toi qui est la source de toute sainteté. Seigneur, nous te prions : Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur »
    RECIT DE LA DERNIERE CENE
    ACCLAMATIONS
    INVOCATION DE L'ESPRIT (EPICLESE ECCLESIALE)
    INTERCESSIONS
    DOXOLOGIE FINALE : « Par lui, avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles. »

 

Sanctus●   Remarques préliminaires.

Le Sanctus est une composition faite par les chrétiens au cours des siècles. Il est composé pour une part du texte d'Isaïe 6, 3 : « Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu de l'univers ; la plénitude de toute la terre, sa gloire ! » et pour une part de l'acclamation des Rameaux : « Hosanna ! Béni [soit] celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël. »(Jn 12, 13).

Glorifier, sanctifier, eucharistier (et aussi bénir) sont à penser du même coup. Seulement non pas tellement d'espace dans notre discours habituel.
"Saint" fait référence à sacer, à consacrer. La sanctification demandée ici s'appelle aussi "consécration".
Nous n'avons pas d'autre moyen pour penser le saint et le sacré que la résurrection.
Consacrer = justifier = être aimé de Dieu, etc..

Chez saint Paul tous les chrétiens sont appelés "saints". Et on parle de "communion des saints" : tous les sanctifiés ne forment pas un être clos en soi, mais ça circule. L'être ensemble est saint. Par contre la mort n'est pas sainte, et la mort ne met pas fin à l'être ensemble.

 

●   Le trajet que nous fait faire la prière eucharistique.

 

La Doxologie finale : « Par lui, avec lui et en lui… »

- Le pneuma dit ce qui diffuse, il est spatial
- Le Fils dit ce qui est un
et les deux sont tournés vers le Père :

  • par lui => L'Esprit
  • avec lui => le Fils
  • en lui => le Père

Le déplacement est nécessaire parce que notre eucharistie n'est pas d'abord la nôtre, mais celle du Christ

  • qui est essentiellement eucharistie
  • qui est essentiellement Seigneur
  • qui est essentiellement tourné vers

et nous entrons dans cette relation indicible qui est relation du Fils au Père.

 

Le trajet de la prière eucharistique nous fait passer de notre eucharistie à celle du Christ.

Entre-temps, il y a une étape : le Sanctus, chant de gloire angélique. Le Sanctus se réfère justement à l'expérience que fait Isaïe de la proximité de Dieu comme monde de louange.
« Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Hosanna au plus haut des cieux. » Par là il y a intégration de la louange de l'homme dans la louange angélique, dans la louange christique.

Cela fait signe vers l'idée d'une louange pré-existante, d'une louange "consistante", le consistant étant justement chez les Hébreux la gloire, kavod en hébreu, mot qui signifie "consistant", solide. Et d'une certaine manière, la prière n'est pas tant que le "je" individuel produise une parole de gloire, que de faire qu'il accède à cette région de la gloire.

Par là l'homme accède à la louange consistante, grande louange axiale qui est celle du Christ et qui est pour nous expérience de don comme de la présence donnée.

 

les anges aux cieuxLes anges : zones insues de l'homme. Quelque chose de l'homme dans la grande dimension de l'homme, ou quelque chose de l'homme à quoi l'homme accède.

C'est comme pour la Sophia (la Sagesse) est une zone à quoi parfois l'homme émerge.

Cet insu de l'homme n'est pas un petit morceau d'individu. Cela nous concerne comme humanité. Les cieux n'ont pas d'autres lieux que le cœur de l'homme, expérience à quoi l'humanité accède.

Donc dans l'eucharistie il y a un déplacement vers un lieu que nous n'habitons pas de façon usuelle.

D'un non-lieu on va vers la donation du lieu :

  • l'homme nativement appartient à la mort
  • l'homme s'appartient mais sur le mode du don : il appartient à Dieu et c'est en cela qu'il s'appartient (d'après la pensée paulinienne).

 

DEUXIÈME PARTIE : THÈMES

 

1°) Eucharistier - espace où se situer

Pour le mot "eucharistier", ne pas penser "il faut dire merci", car "il faut", ce n'est pas accueillir comme un don !

Il n'y a pas un accueil neutre qui donne ensuite de dire (ou non) "merci".

L'eucharistie c'est le mode de recueil, la prise de conscience du don.

"Le plus grand" c'est le mode insu d'être UN en Christ.

 

► Pourquoi commencer, à peine réunis, par la confession des péchés ?

J-M M : Originellement la liturgie n'est pas une pédagogie, elle est le terme d'une initiation. Mais aujourd'hui, on pourrait en effet aménager les choses autrement.

Ne pas oublier que demander pardon, ça atteste qu'on est pardonné.
Le péché est à apprécier en regard de cet indicible qu'est le pardon de Dieu.
Une de nos difficultés c'est de savoir comment gérer les mots fondateurs par rapport à la foi, de nous situer à l'intérieur d'une liberté du discours où néanmoins ces mots fondateurs ne sont pas oubliés ou effacés.
Eucharistier c'est se mettre dans un rapport qui exclut le jugement. Tant que je suis dans un ultime rapport de droit et de devoir, je ne suis pas dans la grâce. Pour autant, si je sors du rapport droit/devoir, je ne tombe pas dans l'arbitraire.

Pour Paul, la région où je suis dans la grâce est indiquée, et son premier mot indiciaire est "résurrection".

Essayer de fonder le droit sur le don – même le droit canon –, c'est du chantage à l'affection.

 

2°)  La question du "faire mémoire".

Faire mémoire ou être mémoire ?

Voici deux indices concernant la liturgie :

  • ne pas "être" mais "recueillir" ;
  • non pas "faire mémoire" mais "être mémoire".

Aujourd'hui le « Faites ceci en mémoire de moi » se traduit par « en souvenir de lui » : ce qui était Présence tend à rappeler un fait anecdotique.

L'image est devenue représentation, elle n'est plus présence.

 

3°)  La question du rapport chair/sang (ou corps/sang).

► Pour sainte Bernadette l'Eucharistie est le parti pris de la vie contre la mort même si les mots eux-mêmes ne veulent plus rien dire.

J-M M : Cela nous ramène au mot "sacrifice" : avec cette mise en œuvre, l'acte de la communauté est partie prenante dans la vie, car l'accession à une nouveauté de vie est toujours une mort à quelque chose. Il n'y a pas de renouvellement sans rupture.

L'archétype de la rupture est la création en Genèse 1 qui est faite par mode de séparation des choses qui étaient ensemble sur mode chaotique, pour qu'elles soient ensemble sur un autre mode.

Une des séparations de Gn 1 est celle du sec et de l'humide (Dieu dit: “Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse.” Et cela fut ainsi. Dieu appela le sec "terre", et il appela l'amas des eaux "mers"). C'est un moment symbolique fondamental qui a trait au toucher, nécessaire pour que mon corps sache où il en est. C'est par exemple ce qui se passe dans la formation du fromage : quelque chose prend forme et le petit lait est évacué.

L'éducation tactile devait être très originelle, et distincte du manger et du boire. Voir par exemple l'impureté des règles dans bien des cultures : pendant les règles on ne peut pas toucher car on est impure comme le meurtrier souillé de sang… Voir aussi le précepte rituel qui dit qu'on ne boit pas le sang de l'agneau du sacrifice, on mange seulement sa chair.

Ici, nous avons rapport avec le pain et vin.

D'autre part les Hébreux désignent l'homme par l'expression "la chair et le sang", c'est-à-dire le solide et le liquide. La vie consiste en ce que ces deux choses ne soient pas séparées :

  • si le sang coule c'est la mort
  • si le sang est contenu dans un corps, c'est la vie.

Dans la mort du Christ il y a rupture d'une première liaison chair/sang pour un nouveau lien chair/sang. C'est la symbolique de saint Jean qui insiste sur l'ouverture du flanc d'où coulent sang et eau qui sont pneuma (cf 1 Jn 5)… et tout cela dans un contexte d'agneau pascal, c'est clairement dit au moment où ils ne lui brisent pas les jambes contrairement à la coutume.

Le sang a donc le côté négatif de la mort, et même temps le côté positif du pneuma qui permet que nous soyons corporés à nouveau.

Les rapports pain/vin et corps/sang s'expliquent par la grande symbolique tactile la plus ancienne disant la création : la vie.

 

► Pourquoi à la messe parle-t-on de "corps et de sang" et non pas de "chair et de sang" comme cela a l'air d'être le cas à l'origine ?

J-M M : "Chair et sang" est l'expression plus archaïque pour désigner l'homme, on ne trouve pas "corps et sang" chez les Anciens. Mais pour Paul le mot "chair" a une connotation négative, d'où il utilise le mot "corps" et non le mot "chair", et c'est qui est resté jusqu'à nous alors que le mot "chair" est sans doute le plus ancien. De plus, pour nous, le mot "corps" marque bien ce qui est solide par rapport à ce qui est liquide, et le mot "chair" ne dit plus du tout ce qu'il disait pour les Anciens.

 

4°) Le thème de la mémoire et la question de la Présence

► Quelle différence faites-vous entre "faire mémoire" et "être mémoire" quand vous dites « non pas "faire mémoire" mais "être mémoire" ».

J-M M : Pour nous la mémoire a souvent le sens de représentation imagée de quelque chose qui n'est plus (passé), alors qu'en fait, ici, il s'agit d'une mémoire du présent et d'une mémoire de ce qui vient (une mémoire de l'avenir).

On peut déjà noter que la réminiscence platonicienne c'est accéder à la forme des choses dont nous ne voyons que les images, que les ombres.

Par ailleurs, les récits d'origine ne sont pas des souvenirs d'historiens. « En ce temps-là » n'est pas un temps du passé mais un temps du présent (voir le rôle de l'inconscient dans la vie présente).

D'autre part, un sacrement n'est pas d'abord quelque chose que nous faisons, mais il est présentification de ce que Dieu fait. Nous, nous laissons être, et par là nous accédons à la Présence de résurrection, nous accédons au lieu fondamental, constitutif du monde.

 

Tout ceci est d'une grande importance par rapport à la notion de "présence réelle" qui est l'expression maladroite de cette Présence de résurrection. L'expression "présence réelle" a été choisie parce qu'on était conscient de l'enjeu à conserver, et on a essayé de l'exprimer avec le langage d'Aristote ! C'est une difficulté soulevée par l'emploi du verbe "être". Bien évidemment, la pensée d'aujourd'hui est étrangère à la pensée d'Aristote. Il n'est pas question de chercher à revenir à cette pensée, même s'il est utile de comprendre que ces mots avaient un sens alors. Pour nous-mêmes, il est nécessaire de mettre en question la suffisance de notre verbe "être". Un nouveau chemin est ouvert aujourd'hui sur le mode de "l'être au monde" car il n'y a pas de monde sans être-au-monde, c'est-à-dire que c'est une question anthropologique.

Pour les Anciens, il n'y a pas de roi s'il n'y a pas de cour, et il n'y a pas de Dieu s'il n'y a pas d'homme : il n'y a pas de présence à rien, il ne peut y avoir que "présence à". De même il n'y a pas de maître sans disciple, c'est la relation qui fait tout.

C'est la présence de Dieu (sa gloire) qui fait que le peuple est peuple, donc que le peuple glorifie. Le roi n'est pas d'abord un autre, il est ce par quoi il y a cohésion dans le royaume.

L'Écriture est le corps de résurrection.



[1] Comme il n'y a pas  de note mais un renvoi à une séance à saint Bernard, une partie de ce qui est mis ici vient de cette séance.

[2] « La liturgie a pris le mot magnifique de Jean le Baptiste qui est un indicateur, un index qui montre, et qui dit la toute première parole de toutes les paroles : "voici", la parole qui donne à voir, qui dit : vois-ci, vois ici l'agneau.  Elle invite à voir quelque chose qui à première vue ne se voit pas puisqu'on ne voit pas d'agneau. Que ce soit l'agneau, c'est ce qui rend plausible la manducation de la chair et le breuvage du sang, autrement dit ce n'est pas rien. » (Session Jean 6, Pain et parole, chapitre 7. Questions diverses ( Satan ; Christ...) Symboles dans l'Eucharistie (pain, sang...) au 2° Questions autour du symbolique).

[3] Il n'est pas dit « ce pain est mon corps », mais « ceci est mon corps ». Dire « ce pain est mon corps » serait une absurdité. Dire « ceci est mon corps » quand je montre du pain, c'est gênant pour le rapport de l'œil et de l'oreille mais ce n'est pas une absurdité. (St Bernard 21/01/98).

[4] Comme l’attestent des documents du IVème siècle, elle a d’abord été utilisée comme réponse du peuple dans les litanies, elle l’est encore ainsi en Orient. Ce n’est qu’en 598 que Grégoire le Grand la double d’une invocation au Christ (Christe eleison, Christ prends pitié), et c’est probablement à cette époque que l’invocation, telle qu’elle est dite aujourd’hui, prend sa place au cours de la messe. (D'après le site de l'Église catholique de France)

[5] Cette anaphore est la première que nous ayons en entier. Le pape Paul VI a redonné à l’Église cette prière eucharistique qui est aujourd'hui la deuxième formule du canon romain.