Que signifie le mot épiphanie ? Qu'est-ce qui était célébré à la fête de l'Épiphanie dans les premiers temps ?

Dans la liturgie actuelle, après Noël on a le dimanche de l'Épiphanie, puis le dimanche du Baptême du Christ et ensuite, un an sur trois, celui des Noces de Cana[1]. Mais ces trois fêtes étaient unies dans les premiers temps, et cela avait un sens que nous fait découvrir Jean-Marie Martin[2].

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Les épiphanies de Jésus

 

Manifestation deJésus aux trois mages

D'abord une notation pratique. Dans l'histoire de la célébration chrétienne, la fête de l'Épiphanie précède de beaucoup la fête de Noël. En effet la fête de Noël n'apparaît qu'au IVe siècle.

De très bonne heure la liturgie a regroupé trois fêtes : le Baptême du Christ qui est le lieu initial épiphanique pour les évangiles, la visite des mages venus d'Orient, et les Noces de Cana. Ces trois choses-là constituent des moments divers de l'épiphanie initiale. Nous en avons trace en ce que, pour des raisons qui seraient historiques, ce qui a pris le pas dans l'Épiphanie, c'est le voyage des mages ; mais la liturgie a toujours gardé le reste et même maintenant où elle a l'air d'oublier cette origine : après le dimanche de l'Épiphanie c'est le dimanche du Baptême du Christ et ensuite ce sont les Noces de Cana.

Dans notre esprit le mot même d'épiphanie est plus ou moins lié aux rois mages, mais il est intéressant de se rappeler que, dans la première utilisation, le mot grec épiphanéia désigne un épisode de manifestation à la fois initiale et universelle[3]. Or le mot initial est très important par rapport aux Noces de Cana : « Jésus fit cela comme commencement (arkhê)[4] des signes à Cana de Galilée », le Baptême est initial[5], et entre les deux la visite des mages est quelque chose d'initial.

Parler de l'épiphanie de Jésus, c'est parler de là où il se prête à identification, de là où il se montre, où il se donne à reconnaître. Il y a donc de multiples épiphanies et on a sélectionné ces trois-là.

 

 

L'Antienne de la fête de l'Épiphanie

 

Les trois manifestations que sont la visite des mages, le Baptême de Jésus et les Noces de Cana sont liées dans l'Antienne de la fête de l'Épiphanie d'une façon assez étonnante :

 « Aujourd'hui l'Église est unie au céleste Époux, car dans le Jourdain le Christ en a lavé les péchés ; les mages accourent aux noces royales avec leurs présents, et l’eau changée en vin réjouit les convives ».

Voici une union poétique des trois épisodes qui est d'une extrême subtilité et d'une extrême justesse. Ceci nous apprend à lire plus thématiquement – le mot est insuffisant –qu'anecdotiquement. Le référent de cette Antienne ne peut être d'aucune façon un des épisodes que nous connaissons ; mais de la même manière, aucun des épisodes de l'Évangile n'est seulement un épisode. Et là, c'est montré avec rigueur. Vous savez que l'iconographie donne des scènes de repas qui cumulent des indices de la multiplication des pains, de la Cène, des repas divers de Jésus sans que l'on puisse dire : c'est cet épisode-là[6]. Ici, c'est la même chose, et c'est le premier intérêt de ce texte.

Epiphanie, Baptême, Noces de cana, évangéliaire ReichenauJe ne sais pas si vous en avez aperçu tous les échos :

Aujourd'hui (hodie), et en effet l'heure des épisodes que nous lisons c'est le jour d'aujourd'hui, c'est-à-dire que mon écoute d'aujourd'hui est dans le texte même.

– Que le Christ soit appelé époux par rapport à l'Église, c'est un thème constant. Dans le texte des Noces de Cana, apparemment, le Christ n'est pas l'époux, mais dans la visée de Jean, c'est le Christ qui est l'époux. Nous pouvons voir cela d'après la lecture de quelques versets de la fin du chapitre 3 où le thème est explicitement développé. Par ailleurs c'est un thème paulinien bien connu.

– L'époux est appelé céleste ; il est dans le rapport ciel-terre dont nous montrons souvent qu'il se calque sur le rapport époux/épouse, homme/femme, ou mâle/femelle[7]. Ceci est vrai de la lecture de la Genèse faite par exemple par saint Paul. On retrouve cette symbolique ciel-terre au Baptême où les cieux s'ouvrent à la terre.

– Le Jourdain a précisément encore à voir avec le Baptême : la descente de Jésus dans le Jourdain, selon la tradition, est toujours lue comme la Passion, ce par quoi il lave l'humanité. On trouve cela par exemple dans le chapitre 5 de l'épître aux Éphésiens à propos du rapport époux / épouse : « l'ayant purifiée dans un bain d'eau accompagnée de parole » [8]. Il y a donc également écoute d'un autre texte.

– Les mages accourent. Et d'ailleurs, iconographiquement parlant, ils sont toujours dans un mouvement de marche.

– Ils accourent avec des présents. La thématique des présents a à voir avec la thématique de l'épiphanie au sens étroit du terme, mais cela devient ici des présents de mariage.

– Ce sont des noces royales (nuptias regales) et c'est l'indication de la thématique royale qui dit d'une certaine manière l'eschatologie. Cette thématique de la royauté n'est pas absente dans notre texte.

– Et tout naturellement, à ce festin de noces, les convives se réjouissent de l'eau devenue vin. En effet le thème de la joie renvoie au thème du vin. Le thème de la joie est un thème profondément johannique, toujours un thème de résurrection. Il n'est pas noté comme tel dans les Noces de Cana, mais il est dans la connotation même.

J'ai voulu vous faire part d'un texte qui prend apparemment beaucoup de liberté avec l'épisode évangélique, mais qui est dans la plus haute fidélité à la symbolique évangélique, et qui, sans doute, découvre le véritable lieu de référence, le lieu à quoi le discours se réfère.

C'est d'aujourd'hui que parle le texte. Je dis ceci parce qu'en général on est bienveillant à l'égard d'une lecture spirituelle. Mais le fait même de dire que c'est une lecture spirituelle compromet la chose, c'est-à-dire qu'on pense toujours qu'il y a premièrement un sens littéral qui est le sens vrai, et qu'ensuite s'ajoute à cela une signification, un signifié plus profond qui, s'il est censé être dans la pensée de l'écrivain, est un sens mystique, et s'il est ajouté par le lecteur, est un sens accommodatice[9], car c'est ainsi que l'on appelle traditionnellement ce genre de chose. Mais de toute façon la différence n'est pas là.

La critique que je fais en ce moment réside dans le fait qu'il nous faut premièrement nous assurer du fait pour ensuite en rechercher la cause, selon notre structure de pensée tout à fait spontanée. Or c'est au contraire l'intelligence du plus profond qui travaille tout le récit, qui ressaisit tout le récit, qui sélectionne les éléments d'un éventuel souvenir d'anecdotes. Il les ressaisit et les assume, et ce qui est premier, c'est cette intériorité-là, et ceci est dans la visée même de Jean.

 

La lecture de la liturgie et notre lecture de l'évangile

 

Dans cette Antienne nous avons un mélange où les éléments symboliques des trois épisodes travaillent ensemble. C'est donc un exemple de lecture, de lecture poétique.

Et il faut bien voir que toute toile de peintre qui a pour thème un sujet biblique est toujours une lecture, une interprétation qui est marquée par un certain nombre de présupposés. De même pour les lectures qui ont eu lieu au long des siècles.

Nous héritons donc d'épisodes multiples dans la suite du texte des Noces de Cana par exemple. Ces différentes lectures ne doivent pas faire écran par rapport au texte. Nous avons à revenir de façon immédiate au texte tout en étant intéressés par ce qui n'est pas une source, mais un témoignage au cours de l'histoire de la façon dont nos pères dans la foi ont entendu. Cela n'a pas la valeur sourcielle fondamentale, et néanmoins ce n'est pas sans intérêt, parce que c'est plein d'enseignements. Et justement l'intérêt serait que nous, nous ayons la capacité d'entendre à neuf, et que notre écoute prenne une petite place dans l'histoire de ces lectures du texte.



[1] L'année C dans la liturgie actuelle.

[2] Figurent ici des extraits de la session sur les Noces de Cana qui a eu lieu en décembre 2000 (Tag JEAN 2. CANA), et des extraits de la lecture des Noces de Cana qui a eu lieu à Saint-Bernard de Montparnasse en 1988-89

[3] Epiphania de épi (sur) et phaneïn (se montrer, se manifester)

[4] « Arkhê désigne ici cette idée que, dans ce qui vient en premier, réside secrètement la totalité, et que cela continuera à régir cette totalité. C'est ce qui explique chez les anciens le principe des prémices : sacrifier les premiers fruits fait que la totalité en reçoit bénédiction. C'est toute l'idée de ce qui vient "en tête", et qui est en même temps "à la tête de". « Venir en tête » c'est le commencement en français ; « être à la tête de » c'est régir, on retrouve les deux sens. Et justement l'expression en arkhêi est la traduction du mot hébreu bereshit (le premier mot de la Genèse) dont la racine est rosh qui signifie tête. » (J-M Martin).

[5] Deux messages sur le Baptême de Jésus seront mis prochainement sur le blog de la Christité (tag Baptême)

[9] « Sens accommodatice » : expression qui désigne une interprétaion d’un texte biblique.